Enquête sur les usages du Crowdsourcing et du Crowdfunding (partie 3) – Les contributeurs – par V. Rouzé et S. Costantini

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Partie 1 (internautes)
Partie 2 (porteurs de projets)

Focus : contributeurs

Introduction

Cette troisième partie du questionnaire (Voir la présentation et le protocole de l’enquête ici) visait précisément à connaître et comprendre les pratiques des financeurs et de  contributeurs dans les campagnes de financement participatif. De fait, l’acception anglaise parle de « foule » et invisibilise alors les personnes qui contribuent dans un ensemble prétendument homogène. Pourtant, les porteurs de projets autant que les plateformes savent très bien que les participants et les financeurs sont tout sauf homogènes. La règle des trois cercles en témoigne. De même les entretiens avec les porteurs de projets montrent bien que cette « foule » est tout sauf anonyme et que dans la majorité des cas, ces membres appartiennent à la famille ou aux amis proches et éloignés.

Passé ce premier point, il nous importait alors de mieux saisir les motivations, le pourquoi et le comment du financement. Quelles sont leurs motivations, comment choisissent-ils les projets soutenus? comment se répartissent-ils sur le territoire?

Ces questionnements font suite à d’autres travaux portant sur la production participative telles que ceux de Brabhan (2009) ou encore la thèse de Yannig Roth (2015). Chacun d’eux montre que les principales motivations sont de valoriser et faire partager ses créations, de montrer ces compétences, de participer à un projet commun et le voir aboutir, le goût du défi et la stimulation intellectuelle.

L’enjeu est alors ici de voir si ces catégorisations s’appliquent dans le cadre du financement ou non. Dans quelle mesure la communauté participe et vise à valoriser un projet? Quels en sont les ressorts? comment se constitue cette communauté en amont ou avec le projet?  L’hypothèse est que les motivations ou les freins qui animent ces contributeurs sont possiblement d’ordres différents (un simple attachement familial?) que ceux déjà étudiés.

Qui sont les contributeurs?

Le panel des contributeurs à des campagnes de crowdfunding est légèrement plus masculin que les deux autres panels (55% d’hommes et 45% de femmes), et d’un âge médian similaire au panel des porteurs de projet (35 ans).

 

La répartition en termes de CSP est similaire aux deux autres panels (une majorité d’employés, de cadres et professions intermédiaire).
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Une disparité géographique?

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Si les principaux contributeurs se situent dans les zones urbaines, d’autres, moins nombreux se situent en périphérie et dans les zones rurales. La distinction qui s’opère repose sur le montant moyen donné largement supérieur chez les urbains que chez les ruraux. Le montant moyen donné contributeurs pour le financement d’un projet de CF se situe entre 10 et 50 euros. Toutefois, la distribution spatiale de ces donateurs laisse entrevoir que les grands donateurs (plus de 100€) se situent au sein des grandes métropoles, quand les plus petits donateurs se trouvent davantage dans les zones rurales.

 

Le choix des projets: préférences personnelles ou sociales?

 

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Une grande majorité des dons des contributeurs interviewés a financé des projets entrepreneuriaux et musicaux. Viennent ensuite les projets littéraires et audiovisuels. On peut noter dans ce cadre que plus de la moitié des dons vont au financement de projets provenant des industries culturelles « historiques » (sans compter que les projets entrepreneuriaux peuvent également comprendre la création de produits ou de services émanant de ces industries).

 

Motivations des contributeurs

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Cette distribution semble également consistante avec les motivations des contributeurs quant au financement du projet : celles-ci privilégient en premier lieu « l’idée » du projet et son originalité, ce qui parait cohérent avec le financement d’un produit ou service innovant, ou d’un bien culturel (industrie de prototype).

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Pour une bonne majorité des répondants, le crowdfunding est la première occasion de participer au financement d’un projet culturel. On note également que le montant des dons des personnes ayant déjà participé à ce type de financement « hors ligne » est tout à fait semblable à ceux des dons via une plateforme.

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Les principaux modes d’accès et de partage des informations relatives aux projets financés par le CF sont les réseaux amicaux et familiaux, par l’intermédiaire des réseaux socionumériques ou non. Les réseaux sociaux (facebook, twitter) restent néanmoins le véhicule privilégié de ces informations, renforçant ici encore le rôle de la communication pour le CF (à la fois sous l’angle des usages, des expériences et des compétences qui y sont relatives). On note également la forte propension de ces internautes à partager des informations sur des projets de CF, même quand celui-ci n’est pas financé.

Enquête sur les usages du Crowdsourcing et du Crowdfunding (partie 2) – Les porteurs de projets. par V Rouzé et S. Costantini

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Partie 1 (internautes)
Partie 3 (contributeurs)

Focus : Porteurs de projets

Introduction

Cette seconde partie du questionnaire (Voir la présentation et le protocole de l’enquête ici) visait précisément à connaître et comprendre les pratiques, les motivations et l’opinion des porteurs de projet. Si les plateformes donnent à voir de nombreuses données telles que les catégories de projets, leur taux de réussite, les montant demandés, elles ne disent pas grand chose sur les pratiques « externes » des porteurs de projets. Nous avons mené des entretiens préalables avec des porteurs de projets, ce qui nous a permis d’esquisser quatre types de profils. (Amateur, Professionnel, Carriériste, Socio-professionnel).

L’enjeu de ce questionnaire était d’obtenir une systématisation plus large validant les entretiens sélectifs sur ces pratiques; Nous nous sommes ainsi interrogés sur les raisons qui poussent à choisir telles ou telles plateformes, quelles sont les activités menées en amont et en aval du projet, quel temps lui était consacré, quelles compétences étaient requises… L’enjeu est ici de croiser ces données avec d’autres recherches menées sur les motivations des contributeurs dans le cadre de réponses à projets englobés sous l’étiquette parapluie de « crowdsourcing ».

Qui sont les porteurs de projets?

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Le panel de répondants à cette partie de l’enquête est constitué à 61% de femmes et 39% d’hommes, d’un âge médian de 35 ans. On retrouve chez les porteurs de projets interrogés une majorité d’employés, de cadres et de professions intermédiaires. Contrairement à ce que l’on pouvait imaginer, peu de professions libérales ou indépendants/demandeurs d’emploi en reconversion s’engagent dans le montage d’une campagne de CF.

Le choix des plateformes ?

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Une grand majorité des répondants (62%) ont utilisé les deux grandes plateformes françaises Ulule et KissKissBankBank. Ulule à elle seule domine avec 36% des projets. A noter la présence non négligeable de la plateforme Kickstarter (16%) dans les campagnes, alors que celle-ci est largement méconnue de l’ensemble des internautes français interrogés (8%).

Les raisons mises en avant pour justifier le choix de la plateforme concordent avec cette répartition : recommandation de l’entourage (38%) et renommée de la plateforme (37%). Elles renforcent les effets de réseaux (winner takes all) propres aux plateformes numériques sur internet.

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Avec un taux de réussite de 43%, le panel interviewé se place dans la moyenne des études déjà réalisées sur le CF.

En accord avec les précédentes enquêtes sur le CF, les principaux financeurs sont la famille/proches et les connaissances du porteur de projet – soit les deux premiers cercles sociaux directement mobilisables par ces derniers, le « troisième cercle », constitué de personnes inconnues, reste relativement intouché, ne comptant en majorité que pour 10 à 20% des financements. Les institutions sont très largement absentes des financements de ces campagnes, ou ne financent qu’à la marge les projets concernés ici.

Investissement et travail

Temps passé

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Le temps consacré à la campagne (de sa préparation à sa communication) excède généralement 5 heures par semaine, en particulier pour les campagnes qui ont été fructueuses. On perçoit ici l’aspect particulièrement chronophage des campagnes. Presque 30% des campagnes qui ont réussi ont ainsi nécessité l’équivalent d’un mi-temps de travail hebdomadaire. A L’inverse, on remarque que 54% des campagnes qui ont bénéficié de moins de 5 heures par semaine ont échoué.

Compétences et nouvelles compétences

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La tenue d’une campagne de CF nécessite de nombreuses compétences, en tête desquelles figurent les compétences communicationnelles et organisationnelles. Une partie (relativement faible) des répondants ont par ailleurs reçu de l’aide des plateformes pour mener à bien leur campagne, notamment de l’assistance informatique et graphique pour la mise en place et la présentation du projet sur les plateformes.

Quelques-unes ont pu également bénéficier d’un mise en avant du projet sur la plateforme, ou de la mise en relation avec un de leurs partenaires, pratique de plus en plus en vogue chez les plateformes dominantes afin de maximiser la réussite de certains projets, mais également les retombées communicationnelles de la plateforme (par « promotion croisée »). Dans le graph ci-dessus, on perçoit combien ce type d’aide peut être décisive dans la réussite d’un projet, et par la même occasion, l’importance des choix éditoriaux de la plateforme.

Des guides et des kits : un exemple à suivre?

 

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On perçoit en filigrane la nécessité des compétences communicationnelles, notamment dans le montage et l’édition de vidéos. Aussi, 69% des porteurs de projets n’ayant pas obtenu les fonds sollicités n’ont également pas produit de vidéos pour communiquer sur leurs projets. A l’inverse 58% ayant réussi leur campagne ont effectivement crée des vidéos, ce qui tend à montrer d’une part l’utilité des vidéos comme support de communication, mais également les divergences de perception ex-ante quant à l’utilité effective de ces vidéos.

On voit également qu’une grande partie des répondants ont dû avoir recours à un guide ou à l’aide d’autres personnes afin de mener leur campagne, ce qui renforce l’hypothèse de la nécessité de compétences spécifiques (principalement communicationnelles et organisationnelles), que les porteurs de projets ne possèdent pas toujours…

La logique du don-contre/don en question

Globalement, les contreparties sont perçues comme utiles pour les porteurs de projet, ce qui peut indiquer la prévalence du modèle du don/contredon pour les campagnes de financement participatif, ou de son utilisation comme un système de pré-vente par les porteurs de projet.

 

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Par ailleurs, les avis apparaissent plutôt partagés quant à la propension du crowdfunding à produire de la sociabilité dans le cadre personnel ou professionnel. Ce point rejoint la question précédemment évoquée sur les cercles sociaux principalement mobilisés dans le cadre de leur campagne de crowdfunding : la majorité des porteurs de projet ayant fait appel dans ce cadre à leur proches ou à des connaissances, mais ayant peu ou moins réussi à mobiliser un « troisième cercle » d’internautes inconnus, on comprend mieux la tendance mitigée de ces derniers à élargir leur réseau grâce aux vertus supposées (ou du moins prétendues) du financement participatif.

Une expérience à renouveler?

Enfin, on peut percevoir, par le biais de ce dernier diagramme, que les volontés de financement via le crowdfunding apparaissent comme relativement faibles a posteriori (sachant que les contributeurs seraient prêts à 83% à faire financer un projet via le CF).

 

Partie 3 (contributeurs)

Enquête sur les usages du Crowdsourcing et du Crowdfunding (partie 1) – Les Internautes par V. Rouzé et S. Costantini

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Partie 2 (porteurs de projets)
Partie 3 (contributeurs)

Focus Internautes : Usages d’internet et des réseaux sociaux, connaissance du crowdfunding (financement participatif), du crowdsourcing (productions  collectives de contenus)

Introduction

Cette première partie du questionnaire (Voir la présentation et le protocole de l’enquête ici) visait précisément à connaître et comprendre les pratiques des internautes, qu’ils soient impliqués ou non dans les logiques de crowdfunding et crowdsourcing culturel. L’enjeu étant ici de dessiner le contexte et les usages des Internautes dans et en  dehors de ces plateformes spécifiques tout en les incluant dans un contexte de pratiques numériques plus larges. Si de nombreuses données et études existent et sont régulièrement menées sur les français et Internet (INSEE, CREDOC DEPS) ou sur l’usage des plateformes (des données chiffrés portent majoritairement sur les réseaux sociaux et fleurissent de par en par sur Internet ( i.e le blog perspectives-communication) ; au delà de la problématiques de l’origine des sources qui ne sont pas toujours mises en évidence, ces données sont le plus souvent l’émanation d’agences de publicité, de marketing et de communication (exemple1, exemple2) ou des plateformes elles-mêmes) ,  il convenait ici de les (in)valider dans un contexte de recherche particulier.  Avant de dessiner les traits des acteurs des plateformes, nous voulions également inviter les « personnes ordinaires » dans le débat (en dehors de toute implication directe) et connaître leurs usages et opinions. Nous nous sommes demandés quelles étaient leurs activités sur Internet ? Publient ils des données? si oui, sur quels types de supports? Nous voulions ensuite tenter de mesurer la place du financement participatif et de la production collaborative chez ces internautes et mesurer l’impact que ces phénomènes pourraient avoir sur la production et la valorisation culturelle sans y être directement impliqué. Comment considère-t-on les phénomène de crowdsourcing et de crowdfunding? Est-on capable de les définir et d’en cerner les contours? Les voit-on comme un moyen d’accroître la diversité culturelle, comme des alternatives aux industries culturelles, à l’implication des politiques culturelles de l’État. Autant de questions et d’hypothèses que nous présentons ici.

Des internautes multi-connectés, producteurs/consommateurs (Prosumers)

 

 

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Les répondants interrogés sont dans l’ensemble très connectés sur les réseaux sociaux et plus largement sur internet : plus de 80% ont une page Facebook et la moitié possèdent un compte sur les réseaux professionnels. Leur activité de publication, à titre personnel ou professionnel est assez soutenue mais revêt une distinction importante. L’exploitation quotidienne de son compte dans un contexte privé donne lieu majoritairement à la publication de photos. Tandis que les publications dans un usage professionnel sont essentiellement en lien avec l’actualité.

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On constate chez les répondants interrogés un suivi des actualités culturelles forte, corrélée à une pratique artistique soutenue (de consommation et/ou de création).

Ces pratiques font résonance avec une activité de publication de production personnelle relativement forte (presque 35%), avec une majorité de productions écrites (démocratisation de l’écrit sur le web ?). Leurs activités de production et de diffusion audiovisuelle et musicale sont également soutenues (respectivement 21 et 22% des répondants).

Crowdfunding,  Crowdsourcing, vous connaissez?

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Les répondants sont nombreux à donner une définition du CF et à connaître le procédé et ces plateformes (86%) , y compris pour les personnes n’ayant ni participé à ni conduit .une campagne de financement participatif (75%). Ce qui montre que la médiatisation, les nombreux discours politiques et le bouche à oreille fonctionnent à plein en vue de valoriser ce type de dispositif.

Plus précisément, le financement participatif est associé à deux grandes thématiques; Le graphe analysant les similitudes des définitions données du CF (question ouverte) montre l’homogénéité des réponses : on retrouve un bloc lexical principal de termes autour de la notion de projet et du financement en ligne. Les exemples donnés majoritairement sont l’aide à la création artistique (bloc bleu) ou à la création d’entreprise par un particulier (bloc vert)

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Les répondants sont en revanche beaucoup moins nombreux à connaître le CS et son principe (création de contenus/résolution de problèmes par une participation collective), et à émettre le distinguo avec le crowdfunding (à peine 19%). Ce ratio est encore plus fort chez les « non-initiés », avec moins de 10 % de réponses. Ce qui renforce l’idée précédente concernant les effets de la médiatisation et les effets de la « pédagogie » engagées par les acteurs politiques, économiques et sociaux. Le crowdsourcing étant aujourd’hui en voie d’intégration dans les stratégies des industries culturelles comme forme de concours et de ce fait devenu moins visibles car non relayés médiatiquement et politiquement; On lui préfère la dimension économique et financière.

Les principales plateformes connues par les internautes sont les deux dominantes françaises dans le domaine culturel, Ulule et KissKissBankBank, et concentrent à elles deux la moitié des réponses données. Le dispositif de cagnotte en ligne Leetchi (assimilable à du CF) est cité en troisième, devant Kickstarter (le premier site mondial de CF) ou encore MyMajorCompany (première plateforme à s’être historiquement implantée en France, aujourd’hui fermée). On note également près de 25% de réponses citant des plateformes de taille plus restreintes ou spécialisées, signe de l’éclatement des pratiques mais aussi de la multiplicité des plateformes et leur spécialisation.

Le crowdfunding ou financement participatif: l’avenir de la culture?

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Les différentes panels interrogés sont relativement d’accord sur le fait que le CF soit un phénomène nouveau, et qu’il est assez aisé d’obtenir des financements de la sorte.

Ils ont un point de vue favorable quant à la possibilité pour les projets culturels d’obtenir une meilleure visibilité, et que dans ce sens ils contribuent à assurer de la diversité culturelle.

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Toutefois, les panels interrogés sont relativement partagés vis-à-vis des enjeux du crowdfunding en tant que réponse au financement de la culture. Si les porteurs de projets sont davantage convaincus des bienfaits du CF, une majorité reste dubitative sur son rôle, notamment au regard de sa possible substitution du financement public ou du mécénat.

L’analyse lexicographique des réponses justifiant leurs opinions laisse apparaître ces divergences, en les découpant en trois groupes lexicaux bien séparé : un premier regroupant les notions du projet et de son porteur (artiste, entrepreneur souhaitant des moyens de financement), un second autour du financement (des différentes sources), et un troisième autour de l’État (dont la place est importante, du besoin des collectivités qu’il faut au contraire développer).

Partie 2 (porteurs de projets)

Enquête sur les usages du Crowdsourcing et du Crowdfunding (introduction) par V. Rouzé et S. Costantini

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Partie 1 (internautes)
Partie 2 (porteurs de projets)
Partie 3 (contributeurs)

Contexte général

Cette enquête a été menée et s’inclut dans le cadre du projet de recherche Collab financé par l’Agence Nationale de la Recherche. Le caractère innovant de ce projet multi-face est d’analyser des mutations des modalités de production, de valorisation, tout en montrant comment les logiques d’intermédiation appellent à une hybridation des tâches, des acteurs et des compétences, de proposer une étude comparative inédite à l’échelle nationale et internationale (Terrains en Afrique et en Amérique latine), d’analyser et comprendre les processus de médiatisation et de légitimation du phénomène tout en participant aux débats publiques sur le financement de la culture.

Protocole et Méthodologie

Cette enquête s’est déroulée en deux phases :

  • Une première phase « beta-test » (de janvier à avril 2017), durant laquelle le questionnaire a été lancé et testé à partir du site internet Collab, et diffusé par les membres du projet. Cette première phase a permis de collecter des données de 360 répondants francophones (incluant la Tunisie, le Sénégal, le Canada). Initialement proposés en 3 langues (français, anglais, espagnol), les questionnaires disponibles et administrés en ligne visaient une dimension internationale comparative. Face aux difficultés rencontrées, aux taux de réponses peu significatifs (38 en anglais, 24 en espagnol) et après concertation avec plusieurs instituts ne pouvant garantir l’homogénéité des échantillons, invalidant toute dimension comparative, nous nous sommes concentrés sur la France.
  • Une seconde phase durant laquelle le questionnaire a été auto-administré en ligne (sur Internet, via la méthode CAWI), auprès d’internautes appartenant à l’Access-Panel de la société « Made in Surveys » (certifié Esomar), via sa business unit « Creatests ». Le questionnaire a été diffusé sur les sites Internet de cette société du vendredi 4 août 2017 au vendredi 29 septembre 2017.

L’échantillon final est composé de 1091 interviewés, âgés de 18 à 66 ans, de toutes catégories socio-professionnelles, résidant en France métropolitaine. Afin de toucher à la fois les acteurs du financement participatif (porteurs de projets, les financeurs) mais également celles et ceux qui n’en sont pas familiers, notre échantillon total se répartit en trois groupes représentatifs:

Groupe 1 : 312 interviewés ayant été porteurs de projets de crowdfunding (quel que soit le projet). Soit 312 personnes ayant déjà fait financer (ou essayé de faire financer) un ou plusieurs projets.

Groupe 2 : 446 interviewés ayant déjà contribué à des projets de crowdfunding (quel que soit le projet et le montant de leur contribution). Soit 446 personnes ayant déjà contribué au financement d’un ou plusieurs projets.

Groupe 3 : 424 interviewés n’ayant jamais financé ou créé de projet de crowdfunding. Dont 194 personnes n’ayant jamais entendu parler du crowdfunding, et 230 ayant déjà entendu parler du crowdfunding mais n’y ayant jamais pris part.

Le questionnaire

Au regard des groupes différenciés, le questionnaire proposé se devait d’être adapté à cette contrainte. Il se décompose ainsi en trois parties.

  • une première « généraliste » destinée de façon indifférenciée aux trois groupes (G1-G2-G3) mesurant les pratiques Internet quotidiennes.

  • une seconde « porteurs de projet » destinée plus spécifiquement aux porteurs de projets (G1) visant à mieux saisir les motivations et les activités menées pour mener une campagne de financement (que celle-ci soit une réussite ou un échec)

  • une troisième dédiée plus spécifiquement aux « financeurs » (incluant possiblement aussi les porteurs de projets) (G2-G1) afin de mieux saisir qui ils sont, quelles sont (ou non) les motivations et engagements qui poussent à financer tel ou tel projet.

Les déterminants socio-géo-démographiques

A la lecture de nombreuses études liées aux usages d’Internet et du numérique (INSEE, CREDOC DEPS), plusieurs variables sont systématiquement mobilisées comme discriminantes. Dans le cadre de cette étude, nous en avons retenu 4 principales: le sexe,  l’age, la Catégorie Socioprofessionnelle, la répartition géographique. Afin de respecter une répartition assez équilibrée de ces variables et leur représentativité,, la méthode des quotas a été utilisée, sans redressement statistique.

1. Sexe

La répartition des répondants en termes de sexe est en moyenne plutôt féminine, ce qui correspond à la répartition femme/homme de la population française (Source INSEE)

  • 446 hommes (41%) et 645 femmes (59%) ;

2. Ages

Concernant la variable d’age, 4 tranches d’age ont été retenues, recoupant la catégorisation générationnelle (X, Y, Z). Dans notre étude, la répartition en terme d’âge respecte un équilibre entre les différentes catégories puisque l’échantillon est composé de :

  • 293 interviewés de 18 à 29 ans (27%) ;
  • 333 interviewés de 30 à 39 ans (31%) ;
  • 244 interviewés de 40 à 49 ans (22%) ;
  • 221 interviewés de 50 à 66 ans (20%).

Le panel de répondants à cette enquête est en moyenne plutôt féminin, d’un age médian de 37 ans.

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3. Catégories socio-professionnelles

La troisième variable mobilisée est la CSP (Catégorie Socio-Professionnelle) donnant ainsi une première estimation du niveau de vie de l’échantillon et de leur possible participation sur les plateformes participatives culturelles. On remarque alors que ce ne sont pas les catégories des cadres et professions intellectuelles supérieures et intermédiaires qui dominent mais celles des employés. De manière plus large, cette répartition selon les CSP montre que loin de les effacer ou de les rendre homogènes (idéologie inhérente au terme critiquable « crowd » ou « foule » en français), les plateformes de financement participatif et leurs acteurs ne suppriment nullement les inégalités numériques et les inégalités d’usages relatives à l’appartenance à une classe sociale particulière.

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4. Répartition Géographique

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La quatrième variable est celle du lieu de résidence, visant à comprendre la répartition des acteurs du financement participatif sur le territoire français.  Notre échantillon montre une répartition relativement homogène sur le territoire français. Si nous retrouvons une donnée connue  établissant que les principaux acteurs (porteurs de projets et financeurs) se situent majoritairement dans les grandes métropoles urbanisées, notre étude fait apparaître également l’importance d’une participation depuis les villes de moindres densité et celles des zones rurales.

Accédez à la première partie de l’enquête (internautes)

Synthèse à mi parcours

Conformément au calendrier du programme Collab, le travail mené durant ces 18 premiers mois a poursuivi trois objectifs principaux, validés en assemblée plénière, amendés en réunion de directeurs d’axe puis déclinés en tant que tâches spécifiques par chaque équipe dans le cadre de réunions restreintes.

Jalon 1. État des lieux de la littérature (Tâches 1, 2, 3, 4). Ce travail a consisté à repérer puis recenser les articles/ouvrages abordant le crowdsourcing et le financement participatif dans le domaine culturel à partir de mots clés collectivement déterminés.

Majoritairement traitée par les sciences de gestion, l’économie et la sociologie, cette problématique fait ressortir une majorité de publications anglo-saxonnes. S’y ajoutent depuis quelques années, des publications francophones.  Leur objectif est généralement de montrer l’intérêt du financement participatif à la fois pour les particuliers mais aussi et surtout pour les entreprises, tant sur le plan de l’intégration de ces dispositifs dans leurs stratégies de fonctionnement (Tâche1) que sur le plan de l’investissement (mécénat en particulier, Tâche4). A l’issue de ces lectures, il ressort des catégorisations hétérogènes différentes selon les auteurs et les pays (don/prêt/investissement, ou encore peer to peer/reward/equity/lending based) ainsi qu’une distinction assez floue entre crowdfunding et crowdsourcing, le premier constituant souvent une composante du second.

S’agissant plus spécifiquement des tâches 2-3, notre revue de la littérature a pris acte de la quasi absence de travaux scientifiques sur le financement et la production collaboratifs dans les pays du Sud mais aussi de travaux spécifiques portant sur les modalités de médiatisation et leur intégration par les médias. Constat assez identique concernant les motivations “réelles” qui animent la participation des porteurs de projets et des financeurs à ce type de dispositif (Tâche1). Enfin, la littérature française et internationale portant le mécénat culturel comme forme de communication pour les institutions publiques est quasi inexistante, tandis que celle portant sur les institutions muséales n’aborde pas la nouvelle forme de participation qu’est le mécénat individuel.

Jalon 2. État des lieux des plateformes (Europe, Afrique subsaharienne, Amérique latine, États-Unis). Ce travail de recension s’est construit sur la base de 17 critères (naissance, statut juridique, partenariats, sommes collectées, capital, nombre de projets proposés/financés…). Il a été réalisé par les quatre terrains en fonction de leurs thématiques propres.

  • Tâche 1 : Logiques d’intermédiation, rôles et stratégies d’acteurs (Dir. V. Rouzé)

Sur soixante-dix plateformes proposées, une trentaine de plateformes culturelles actives ont été recensées en France. Sur ce marché en pleine maturation, deux acteurs majeurs (KKBB et Ulule ) émergent (nombre de projets/sommes collectées). Ils se caractérisent par leur caractère culturel généraliste. Parallèlement, nous observons le développement de plateformes thématiques de niche (cinéma, musique, jeux vidéo, associations…) s’appuyant sur les concepts de communautés d’intérêts, de proximité et d’expérience, développant des dispositifs juridiques (SAS) et économiques (partenariats, capital, % des  transactions)  assez similaires. Vient enfin le développement de plateformes spécifiques, outils stratégiques proposés et intégrés par les industries culturelles.

  • Tâche 2: Dispositifs internationaux et diversité culturelle (Dir. J.Matthews))

Une quarantaine de plateformes ont été recensées en Afrique subsaharienne et un nombre équivalent en Amérique latine. S’agissant du premier grand terrain, seul un tiers des structures sont techniquement et administrativement basées sur le continent africain, des initiatives de membres de diasporas implantés en Occident occupant une place significative, au côté de plateformes européennes ou nord-américaines dirigés vers le financement ou la réalisation de projets sur ce grand terrain. En Afrique subsaharienne, nous avons recensé sept plateformes spécifiquement positionnées dans le domaine culturel/créatif, le reste étant orienté vers des projets solidaires/entrepreneuriaux.

On observe cette même caractéristique en Amérique latine, où l’instabilité des structures semble constituer un autre facteur significatif. Contrairement au terrain africain, on y assiste à l’éclosion de stratégies transnationales plus affirmées, ainsi qu’à plusieurs tentatives d’implantation sur des marchés du Nord. Notre état des lieux a également permis le recueil de données sur les statuts légaux des plateformes, leurs business models et revenus, ainsi que sur les montants moyens des levées de fonds et les ratios projets financés / hébergés. Ce recueil de données se poursuit et sera affiné dans le cadre des missions sur les différents terrains.

  • Tâche 3 : Plateformes collaboratives et représentations médiatiques (Dir. L. Ballarini)

Il existe très peu de plateformes spécifiquement dédiées aux projets médiatiques. En France, J’aime l’info et Presse et Pluralisme reposent sur un modèle semblable, celui du don ponctuel ou mensuel, destiné à financer le média en lui-même (les deux plateformes) ou un projet particulier d’enquête ou de reportage (J’aime l’info). Les dons destinés aux médias d’information générale et politique ouvrent droit à défiscalisation. Cependant ces plateformes accueillent peu de médias, et la plupart des projets sont présentés sur des plateformes généralistes, certaines ayant d’ailleurs créé une rubrique médias/journalisme.

  • Tâche 4 : Transformation des politiques publiques (Dir. M. Kaiser)

Les plateformes relevant directement d’institutions culturelles sont rares (Tousmécènes, MaPierreàl’édifice). Certaines de ces dernières ont jusqu’alors surtout fait appel à des acteurs externes (MyMajorCompany, KickStarter) pour mener à bien leurs projets culturels. D’autres proposent directement sur leurs sites de faire des dons. Seules quelques plateformes se tournent spécifiquement vers la création artistique et à la découverte culturelle (Proarti, Culture Time) selon une logique relevant davantage du mécénat culturel pouvant ouvrir à une defiscalisation.

Jalon 3. Enquêtes de terrain. Le troisième jalon consistait à préparer les différentes enquêtes de terrain qui se poursuivent tout au long de la seconde année. Une grille d’entretiens commune a été produite, ainsi que des déclinaisons spécifiques aux différents terrains, validées en réunions d’axe.

  • Tâche 1 : Logiques d’intermédiation, rôles et stratégies d’acteurs (Dir. V. Rouzé)

Les premiers entretiens menés avec des porteurs de projets, dans la continuité de nos travaux précédents, montrent des motivations et des intérêts différents (communication, valorisation professionnelle, financement d’une partie du projet…), mais aussi des démarches en voie de normalisation  initiées par les plateformes. Les motivations des financeurs restent un point à enquêter plus en profondeur car dépendant du projet, de l’appartenance à une communauté…  Des entretiens ont été menés auprès des acteurs des 4 plateformes Françaises (KKBB, Ulule, MMCC, Kickstarter) et une dizaine d’entretiens préparatoires thématiques individuels planifiés (littérature, musique, publicité, BD)et se poursuivront en 2016 en corrélation avec la création d’un questionnaire à destination des différents acteurs des plateformes.

  • Tâche 2: Dispositifs internationaux et diversité culturelle (Dir. J.Matthews))

Sur le grand terrain latino-américain, une série d’entretiens préliminaires a été réalisée en Colombie, auprès d’un fondateur de plateforme. En août et septembre 2016, trois missions de sept jours sont prévues : en Argentine, en Mexique et au Brésil. Des contacts préliminaires ont été pris en Afrique du Sud en vue d’une mission de douze jours fin 2016, tandis que la présence au Sénégal de notre ingénieur de recherche a permis de baliser les missions qui se déroulent à partir de juin 2016 dans ce pays, ainsi qu’au Ghana et au Burkina Faso.

  • Tâche 3 : Plateformes collaboratives et représentations médiatiques (Dir. L. Ballarini)

Le repérage des plateformes ainsi que des campagnes de crowdfunding passées et en cours a permis de mesurer la diversité des manières de recourir au financement participatif par le champ médiatique. Celles-ci touchent à la fois différentes échelles et différentes finalités : le crowdfunding peut en effet être mobilisé pour financer, en tout ou partie, un article, une série de reportages, un projet de développement (bimédia, site internet…) ou un média de façon globale. Il peut s’agir de projets nouveaux, de renforcement de projets plus anciens, ou d’actions « de sauvetage », quand la survie d’un média est menacée pour des raisons économiques. Enfin, les démarches sont elles aussi très différentes et relevant de positionnements (économiques et éthiques) parfois opposés : si une frange de médias revendiquent une indépendance rédactionnelle conquise ou renforcée grâce à l’autonomie financière apportée par le crowdfunding, d’autres en appellent à des logiques de start-ups souhaitant proposer des produits innovants sur des marchés très dépendants de solutions technologiques de plus en plus complexes. Certains choisissent également de ne pas utiliser le terme de crowdfunding, faisant référence aux pratiques plus anciennes de souscription qui ont une longue histoire, notamment dans la presse écrite.

  • Tâche 4 : Transformation des politiques publiques (Dir. M. Kaiser)

Le recensement des institutions culturelles menant des campagnes de financement en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis a montré que des plateformes tierces ont d’abord été mobilisées. Cette logique d’externalisation est maintenant délaissée au profit de la création de leur propre interface permettant de faire des dons. Deux problématiques sont alors apparues : il s’agit moins de plateformes d’intermédiation que de simples outils (de communication) pour réaliser des collectes (si TousMécènes répond aux critères d’une plateforme, c’est moins le cas pour Ma Pierre à l’Edifice du Centre National des Monuments de France ou encore pour la Fondation du Patrimoine) ; et les investissements particuliers relèvent moins du financement participatif que du mécénat « participatif »/« populaire ». Afin d’appréhender plus profondément les logiques en œuvre (désengagement des pouvoirs publics, bénévolat, etc.) et les discours de légitimation (engagement citoyen, « mécénat citoyen », « nouveau management public », etc.), les projets portés par des collectivités territoriales sont également pris en compte aux côtés des nouveaux usages liés aux musées 2.0.