Rapport mission Burkina Faso

Les chercheurs:

  • Stéphane Costantini, docteur en sciences de la communication, ingénieur de recherche ANR Collab / Université Paris 8, chercheur associé au LabSIC, Université Paris 13
  • Linda Hamdi-Kidar, docteur en sciences de gestion, Professeur associée à Toulouse Business School (TBS).LIEU et DATES : Ouagadougou, 11 au 16 décembre 2016Rapport rédigé par Stéphane Costantini

L’objectif de cette mission a été de récolter des données qualitatives sur les acteurs et les usages de dispositifs de financement participatif  au Burkina Faso.

Nous sommes allés à la rencontre de 2 catégories d’acteurs :

A. responsables de structures d’accompagnement à l’entrepreneuriat – les « incubateurs » – ainsi que leurs porteurs de projets (les « incubés »), utilisant notamment des dispositifs de levée de fonds participatifs pour leurs activités professionnelles. Ces structures se situent en marge de l’économie culturelle à proprement parler, mais sont souvent insérées au sein d’un microcosme mêlant technologie et entrepreneuriat, valorisant fortement les dimensions de créativité et d’innovation (y compris dans leurs modes de financement)

B. Artistes et travailleurs culturels / créatifs « porteurs de projets » ayant utilisé des dispositifs de levée de fonds afin de produire et de diffuser leur offre culturelle (musique, théâtre).

Dans la catégorie A nous avons rencontré :

  • Laure Prin : Chargée d’accompagnement à l’incubateur et espace de coworking « La Fabrique ». Cet incubateur est spécialisé dans l’accompagnement de l’entrepreneuriat social (agro-développement) et a également une activité de consultance. Trois campagnes de crowdfunding ont été réalisées au sein de cet incubateur, et ce, sur des plateformes françaises. Laure Prin vit et travaille au Burkina Faso depuis 2014.
  • Franck Langevin : porteur du projet Faso Soap, incubé à la Fabrique. Ancien manager (spécialisé dans le product management) reconverti dans l’entrepreneuriat social, et associé à un chimiste rwandais installé à Ouagadougou. Franck Langevin a fait une campagne de CF pour financer la R&D d’un savon répulsif pour les moustiques, permettant ainsi de lutter contre le paludisme. https://fr.ulule.com/100000vies/
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Locaux de l’incubateur La Fabrique

Dans la catégorie B nous avons rencontré :

  •  Ibrahim Keita : musicien et entrepreneur (producteur), issu d’une famille de griots mandingues. Ibrahim a décidé de revenir au Burkina Faso après une dizaine d’années passées en France (avec un statut d’intermittent du spectacle, musicien pour le théâtre). A monté sa structure Faso Jam records, un label familial et studio d’enregistrement. Avec sa formation, Ibrahim a monté une campagne de crowdfunding pour financer la production et le pressage de leur deuxième album.

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  •  Aurélie de Plaen : installée à Ouagadougou depuis 2009, administratrice de la compagnie de théâtre le Cartel et du festival « les Récréatrales ». A monté en 2016 une campagne de financement participatif (non aboutie) pour financer une partie de la production du festival qui a lieu tous les deux ans.

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  • Carole Michel : Travailleuse culturelle, spécialisée dans la communication et le graphisme. Travaille également en tant que manageur au sein de Django Diffusion, studio de répétition et d’enregistrement, et structure de production discographique. A mené dans ce cadre une campagne de financement participatif (non aboutie) pour un de leurs artistes (Zanké) afin de financer le pressage de CDs.

Eléments de contextualisation

De prime abord, on ne peut qu’attester du dynamisme des activités culturelles à Ouagadougou, en particulier dans les secteurs de l’audiovisuel, de l’artisanat et de la musique (spectacle vivant). Un aperçu de ce fourmillement d’activités nous a été offert à travers la visite du village artisanal, qui héberge tous les deux ans le Salon International de l’Artisanat de Ouagadougou (SIAO), en appréciant l’immense site du FESPACO (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou), deux événements désormais incontournables en Afrique dans leurs secteurs respectifs… ou encore en assistant au festival de film Ciné Droit Libre, festival à dimension régionale (quatre pays d’Afrique de l’Ouest), promue par la plateforme de WebTV burkinabè Droit Libre TV. Il faut reconnaître que le Burkina Faso bénéficie d’un patrimoine matériel et (surtout) immatériel extrêmement riche : à la soixantaine de groupes ethniques possédant chacune sa propre langue et ses dialectes, ses pratiques et coutumes traditionnelles, s’ajoute le fait que le pays se trouve géographiquement au carrefour de l’Afrique de l’ouest, partageant ses frontières avec 6 pays (Mali, Niger, Côte d’Ivoire, Ghana, Benin et Togo).

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Le village artisanal de Ouagadougou

Ce dynamisme peut tout de même étonner compte tenu du contexte politique et sécuritaire particulièrement complexe ces dernières années :

Renversement populaire du Président Blaise Compaoré en 2014, suite au mouvement civil « balai citoyen », et laissant place à un gouvernement transitoire ; putsch militaire avorté de septembre 2015, puis élections en novembre 2015 de Roch Marc Christian Kaboré ; attentat du 15 janvier 2016 au restaurant Le Cappuccino et l’hôtel Splendid… La capitale conserve encore les stigmates de ces troubles, notamment le bâtiment de l’Assemblée Nationale Burkinabè, incendié en octobre 2014 et laissé à l’abandon. Ces éléments constituaient à notre sens autant de facteurs rédhibitoires au maintien et au développement d’activités culturelles à Ouagadougou, tant du point de vue des institutions organisatrices que des nombreux sièges régionaux des organisations de coopération culturelle bilatérales ou internationales.

Dès lors, et avant de pouvoir analyser les retranscriptions des entretiens réalisés, il nous a paru important de mettre en contexte les premières observations avec les études préexistantes dans le domaine des industries culturelles et du numérique.

Industries Culturelles et TIC au Burkina

Un rapport publié en 2012 par le Bureau burkinabè d’études et d’appui conseil (BBEA), et commandité par le Ministère de la culture Burkinabè et l’UNESCO, apportent dans ce cadre quelques informations précieuses.

En 2009, les industries culturelles du Burkina Faso représentent 2,02 % de son produit intérieur brut, et concernent 1,78 % des emplois du pays (164 592 emplois directs, 63 000 emplois indirects, dont 74% dans l’artisanat et les arts appliqués). Si l’économie du Burkina Faso est principalement portée par le secteur agricole, le secteur tertiaire est en forte augmentation et, selon l’étude, représente le plus important en termes de contribution à la formation du PIB : 46,4% en 2009 (contre 38,5% en 99).

Sur le plan de la contribution du secteur culturel à l’économie, l’étude estime à 505 millions de FCFA (770K€) pour le secteur formel, 330 MFCFA (500K€) secteur informel, et 64MFCFA (100K€) pour le secteur associatif. La valeur ajoutée des filières culturelles dans son ensemble est estimée à 79, 6 Milliards de CFA (120 M€).

D’après ces estimations, on observe que le secteur informel (qui est donc pris en compte) représente une part non négligeable des activités culturelles, ce qui conforte l’affirmation de Christiaan de Beukelaer selon laquelle ”Informal economies are a field of action that should be understood as a vital constituent of fragile and emerging cultural industries, and not as a problem that needs to be overcome at all cost.” (De Beukelaer, 2012, p. 110).

Par ailleurs, le rapport confirme nos premières impressions sur le terrain, à savoir que l’artisanat, la musique enregistrée et l’audiovisuel sont des filières ouvertes, dynamiques et bénéficiant des TIC. Les fonctions dominantes en termes d’emploi sont de celles de mise sur le marché du produit culturel (e.g. promotion, marketing, distribution et vente, 60% des travailleurs de la filière), bien avant les fonctions de création et de production (30 à 40% des travailleurs).

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Un disquaire ouagalais

Ce dynamisme est accompagné par une offre de contenu télévisuels et radiophonique en fort développement : entre 1999 et 2010, passage de 52 à 112 radios (radio associatives, confessionnelles et commerciales), et de 3 à 14 chaînes de TV.

D’autre part, la filière du spectacle vivant ne semble pas en reste, le rapport dénombre pas moins de 70 manifestations culturelles réparties sur l’ensemble du territoire (6 publiques et 64 privés et associatives) (BBEA, p. 42).

Les industries de la communication accompagnent et encouragent la vitalité du secteur, les contenus musicaux, radiophoniques et audiovisuels étant de plus en plus consommés sur internet, notamment via les terminaux de téléphonie mobile. Le développement des réseaux mobiles, de l’offre téléphonique et du nombre d’abonnés est en effet considérable : plus de 14,5 millions d’abonnés (sur une population de 17 millions), pour une télédensité globale annuelle passée de 37% à 78% entre 2010 et fin 2015 (ARCEP Burkina Faso, 2016). Près de 3 millions d’appareils mobiles sont désormais connectés à internet (dont 15 000 via l’internet filaire, en forte baisse depuis l’arrivée des offres mobiles), chiffre ne devant toutefois pas masquer les grandes disparités entre la capitale et les sous-régions, moins couvertes par la 2G et la 3G. 3 opérateurs se partagent ce marché en plein essor : L’opérateur historique Onatel (47% de parts de marché – PDM), détenu depuis 2006 par Maroc Telecom, sous le nom Telmob ; Airtel Africa (36% de PDM), filiale du groupe Indien Bharti Airtel – le réseau venant d’être racheté par Orange début 2017 ; et Telecel Faso SA (17% de PDM), seul opérateur national, détenu par l’homme d’affaires burkinabé, Apollinaire Compaoré.

Sur le plan du financement de ces filières, on peut noter que le secteur est soutenu de façon croissante (quoique relativement modeste) par l’Etat dont le budget alloué au ministère de la culture est en hausse : de 3,7Md de FCFA (5,6 millions d’€) en 2007 à 7,6Md (11,5 millions d’€) en 2010.

Toutefois, le rapport note que les dépenses d’investissement sont en baisse, et dans ce domaine l’apport des institutions de coopération bilatérales (Institut Français, Wallonie Bruxelles, Prins Claus, Institut Goethe, Danida, Norad, Africalia, etc.) et multilatérales (Union Européenne, OIF) apparaît toujours important
 (1 milliard de FCFA par an). Aussi, et comme le rapporte de Beukelaer (2012), 71,71% des financements en direction de ces organisations culturelles proviennent de l’extérieur du pays. Et si ces financeurs extérieurs sont de prime abord perçus comme bénéfiques pour le développement des industries culturelles burkinabés, leurs rôles et objectifs propres n’en restent pas moins ambivalents. D’une part, car comme le note le rapport susmentionné : « Les bailleurs de fond sont principalement l’Etat et les coopérations bilatérales et multilatérales qui, souvent, imposent leur vision de la culture à travers leur financement (BBEA, 2012, p. 36). D’autre part, remarque de Beukelaer, car la plupart de ces financements sont en mode projet, les dossiers de candidature nécessitant des bilans détaillés, et favorisent donc ceux possédant un capital social et culturel reconnu, ce qui a tendance à renforcer leur position dominante (de Beukelaer, 2012, p. 111) et limiter l’arrivée de nouveaux entrants.

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Place des Nations Unies, Ouagadougou

Comme nous l’ont également confirmé les deux interviewés travaillant dans les domaines artistiques et culturels (filières de la musique enregistrée et du spectacle vivant) : les financements en amont de la production sont difficiles à obtenir pour les petites structures, et l’accès au crédit bancaire s’avère, en pratique, quasiment impossible ; le domaine de la culture étant perçu « comme peu rentable si bien que les privés et autres sponsors nationaux ne s’y risquent pas trop) (BBEA, 2012, p. 36).

Enfin, les principaux sponsors dans la filière du spectacle vivant (téléphonie mobile et télévision), apparaissent également hors de portée de la majeure partie des acteurs nationaux, ces sponsors ne prenant part qu’aux événements de grande envergure.

Le crowdfunding au Burkina Faso : des usages embryonnaires et une adaptation difficile

Ce contexte de carence en financements traditionnels apparaît alors à première vue comme relativement favorable au développement du financement participatif, compte tenu de la popularité des produits et événements culturels nationaux, du dynamisme et de l’esprit entrepreneurial régissant le monde de la culture Burkinabé, mais aussi de la connectivité croissante de la population à internet. Les personnes interviewées sur le terrain ont pu nous confirmer cet attrait grandissant pour internet et les réseaux sociaux, en désignant Facebook comme principal canal pour leurs activités communicationnelles, en particulier dans le cadre des activités culturelles, et en témoignant de l’appropriation publique de ce réseau socionumérique tant par les entrepreneurs culturels que des usagers burkinabés, notamment depuis la fin du régime de Blaise Compaoré, qui aurait fait office de « déclic » dans la prise de parole publique sur les réseaux sociaux.

Le terrain Burkinabé apparaît d’autant plus favorable à l’implantation du crowdfunding car à l’instar d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, on peut remarquer la persistance forte de systèmes économiques mutualisés, appelés « tontine » (Sénégal, Mali) ou « cotisations » (Cote d’Ivoire, Cameroun), basée sur la participation de la famille et des proches. Ces formes vernaculaires de financement participatif permettent à ses participants de bénéficier à tour de rôle d’un apport financier conséquent leur permettant de répondre à des besoins ponctuels (soins médicaux, financement de fêtes religieuses, lancement d’une entreprise…).

Il convient toutefois de remarquer que l’absence de plateforme dédiée dans le territoire (tout comme dans celui de la CBEAO) a poussé la totalité des porteurs de projets interrogés à recourir à des plateformes étrangères, et plus précisément, françaises (Ulule et KissKissBankBank), se retrouvant confrontés à une double difficulté :

  • Le paiement par carte bancaire est inaccessible à la majorité des Burkinabés, dont le taux de bancarisation est inférieur à 15%.
  • Pour les projets dont le public de contributeurs se trouve en France, la mobilisation des internautes à distance peut apparaître comme fastidieuse et nécessite impérativement la formation préalable d’un réseau de soutien professionnel ou amical.

Au regard de ces difficultés, en particulier la première qui s’avère fortement désavantageuse pour la mise en place d’une campagne au niveau local, on a pu constater à deux reprises parmi les projets étudiés, une stratégie de contournement du dispositif des plateformes et l’utilisation, en parallèle, des systèmes locaux de paiement par mobile, notamment via l’application Airtel Money, de l’opérateur télécom Airtel. Toutefois, l’utilisation du paiement par mobile en remplacement du système « classique » par transfert bancaire s’avère peu coordonné avec la campagne de crowdfunding ; la mise en place de cette stratégie parallèle se faisant suite aux retours de certains « fans » ou relations des porteurs de projet, manifestant leur frustration de ne pas pouvoir contribuer à la campagne de financement participatif.

Par ailleurs, le fait que le financement participatif sur internet se trouve à un stade très embryonnaire en Afrique subsaharienne explique en grande partie que ce système ne soit utilisé uniquement (à notre connaissance) que par des porteurs de projets ayant eu des liens avec le milieu culturel occidental (ici, des personnes originaires de France ou y ayant séjourné plusieurs années).

Quant aux facteurs qui motivent le recours à ce type de campagnes de financement participatif, s’ils feront ultérieurement l’objet d’analyses plus poussées, on peut d’ores et déjà détecter deux principaux objectifs expliquant le recours au crowdfunding :

  • Dans le secteur culturel, ces campagnes servent principalement à compléter le financement en fonds propres ou des aides des financeurs externes. Dans le cadre du financement de la production d’enregistrements musicaux, les campagnes s’apparentent fortement aux usages relevés en Europe, le crowdfunding se confondant avec un système de prévente (la contrepartie principale étant le produit fini).
  • Pour les projets émanant des incubateurs, le financement participatif s’insère davantage dans une stratégie plus large de levée de fonds auprès de partenaires/financeurs plus variés. Dans ce cadre, le rôle des campagnes de crowdfunding apparaît plus communicationnel, dans la mesure où il permet de lever d’autres fonds en justifiant l’intérêt d’une clientèle préexistante, ou encore la prise de conscience (awareness) d’un public vis-à-vis d’une cause.

Toutefois, la portée très limitée de ces campagnes vis-à-vis de la population burkinabé laisse présumer que la situation sera amenée à évoluer à court terme. Et ce, probablement au détriment de l’utilisation des plateformes étrangères, peu en phase avec le fonctionnement de l’économie locale. Sur ce plan, l’extension progressive de systèmes de mobile money et de transfert à distance mis en place par certains opérateurs, essayant d’étoffer leur offre de services en Afrique de l’Ouest – notamment Orange, avec les services Orange money et Orange Collecte – déjà présents au Mali, Sénégal et Côte d’Ivoire, mais aussi Onatel avec le service Mobicash, pourraient se présenter comme des solutions crédibles d’intermédiation…

Les usages locaux encore tout à fait balbutiants dans ce domaine appellent néanmoins à la prudence quant au développement d’un financement participatif entièrement dématérialisé. En attendant des analyses plus poussées suite aux retranscriptions des entretiens réalisés, les premières synthèses des autres terrains effectués en Afrique Subsaharienne font présager que cette économie de start-ups en développement suit une trajectoire encore fort incertaine, gouvernée par la création d’usages « innovants » hypothétiques dont l’actualisation massive reste toujours en suspens.

Éléments bibliographiques

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