Rapport mission Afrique du Sud (Janvier 2017)

L’objectif de cette mission a été de récolter des données qualitatives et quantitatives sur les acteurs et les usages de dispositifs de financement participatif en Afrique du sud. Rédigé par Vincent Rouzé et Jacob Matthews


LES CHERCHEURS : 
Jacob Matthews, enseignant-chercheur en S.I.C., Cemti, université Paris 8
Vincent Rouzé, enseignant-chercheur en S.I.C., Cemti, université Paris 8
LE LIEU : 
Province de Western Cape, Afrique du Sud
 8-13 janvier 2017

1. Résumé de la mission et des enquêtes effectuées sur place

L’objectif de cette mission a été de récolter des données qualitatives et quantitatives sur les acteurs et les usages de dispositifs de financement participatif en Afrique du sud, en allant à la rencontre de 3 catégories d’acteurs :

  • A. Dirigeants ou employés de plateformes de crowdfunding ;

  • B. Entrepreneurs et travailleurs culturels / créatifs « porteurs de projets » ayant utilisé des dispositifs de levée de fonds ;

  • C. Représentants d’institutions publiques et privées nationales ou étrangères concernées par la thématique du financement participatif et des industries culturelles et créatives.

La mission a permis de disposer de 7 jours de présence sur place et d’effectuer les entretiens à Cape Town et dans des villes environnantes (Stellenbosch, Bellville, Sommerset West, Hoek, Khayelitsha, Hout Bay). L’entretien semi-directif et l’observation ont été les principales méthodes d’enquête employées.

 Dans la catégorie A nous avons interviewé les personnes suivantes :

  • Gerhard Maree, co-fondateur de citysoiree.za

  • Patrick Schofield, CEO de thundafund.com

  • Astrid Warren, CEO de backabuddy.com

  • Lunda Wright, CFO de thundafund.com

  • Lisa Young, COS de thundafund.com

Dans la catégorie B, nous avons interviewé :

  • Guy Buttery, artiste musicien (guitariste) ayant utilisé la plateforme indiegogo.com pour financer son prochain album.

  • Tomasso Fiscaletti, photographe basé au Cap, ayant utilisé la plateforme kickstarter.com pour financer son projet d’ouvrage « Between home and wisdom »

  • Derek Gripper, artiste musicien internationalement reconnu, usager de la plateforme patreon.com

  • Much Love Kahn, artiste musicien ayant utilisé la plateforme thundafund.com pour financer son album « SALT Solo Album » (entretien réalisé par email)

  • Koos Kombuis (Andre Letoit), artiste musicien contestataire ayant utilisé la plateforme jumpstarter.za pour financer son album, « Langpad da Lekkersing »

  • Heinz Winckler, artiste musicien, lauréat de l’émission de téléréalité musicale The Idols SA en 2002, ayant utilisé la plateforme thundafund.com pour financer son album, « The Roar »

Dans la catégorie C, nous avons interviewé :

  • Six représentants (dont le directeur Chris O’Connor) du Greater Tygerburg Partnership, institution sous statut PPP en charge du développement social et culturel de la zone Nord de l’agglomération de Cape Town

  • Kevin Allen et Lunda Wright, co-responsables de l’African Crowdfunding Association www.africancrowd.org

  • img_20170113_113011
    Lunda Wright, Kevin Allen, V.Rouzé

En plus de ces interviews nous avons également eu des discussions informelles approfondies avec trois autres personnes :

  • Azania Magayiyana, résidente du township de Khayelitsha, a utilisé à plusieurs reprises

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    Jacob Matthews, André Terblanche

    des dispositifs de levée de fonds communautaires pour des projets musicaux (hip-hop) et politiques.

  • Andre Terblanche, entrepreneur de tourisme, envisage le financement participatif d’un projet de chambres d’hôte socio-culturel et communautaire dans ce même township.

  • Bienvenue Tsimba, d’origine congolaise, envisage le financement participatif d’un projet d’organisation de tours culturels et solidaires dans la région du Western Cape.

2. Compte-rendu des principaux éléments recueillis durant la mission (en attente de la retranscription complète des entretiens et de l’analyse) :

A. Contexte économique et politique de l’Afrique du sud

Rappelons en guise d’introduction que la situation géopolitique d’Afrique du Sud est très particulière au regard d’autres pays du continent. Il convient d’en dresser ici rapidement quelques traits. En effet, le pays a fait l’objet de plusieurs vagues de colonisations qui ont conduit à la ségrégation et à l’apartheid qui, malgré leur abolition officielle en 1991, demeurent latentes et restent le marqueur de nombreuses inégalités. Il nous semble donc important de recontextualiser l’histoire de ce pays pour mieux en comprendre les enjeux et la place qu’occupent les initiatives de crowdfunding.

Ce sont les Portugais, qui découvrent l’Afrique du Sud en particulier  Diogo Cão, Bartolomeu Dias, Vasco de Gama. Les monuments présents au Cap de Bonne Espérance en témoignent et le rappellent. Jugeant la région trop aride et hostile, ils ne s’y installent pas.img_20170112_152143 C’est précisément l’expédition menée par le Hollandais Jan Van Riebeeck (1616-1677) en 1652 qui marque l’un des points de départ de la colonisation progressive de l’Afrique du Sud. Van Riebeeck fonde Le Cap, mais n’y voit encore qu’une escale sur la route des Indes et l’exploitation agricole ne vise alors que le ravitaillement de navires. Néanmoins, afin d’accroître la production, des terrains commencent à être concédés aux colons hollandais, les Boers, qui prennent possession des terres des terres des Khoi-khoi et des Bochimans, peuples ancestraux de ces territoires. S’adjoignent à eux des Huguenots français qui quittent la France après la révocation de l’Édit de Nantes en 1685. La main d’œuvre résulte de l’esclavage des peuples locaux mais aussi d’esclaves achetés au Mozambique et à Madagscar.

Outre les nombreux conflits qui éclatent entre les Boers et les populations locales (le cas de Bantous par exemple que nous ne développons pas ici), la crise s’accentue lorsque les britanniques prennent possession du Cap et instaurent de nouvelles règles, parmi lesquels ; nouvelles règles d’acquisition des terres, expansion des colons britanniques mais aussi et surtout la fin de l’esclavage en 1833. Parallèlement, le Nord du pays est l’objet de convoitise des populations Zoulous entraînant de nouveaux conflits (Boers-Zoulous, Britanniques-Zoulous) qui s’achèveront au début du 20ème siècle par la défaite du peuple Zoulou et son obligation d’allégeance à la couronne britannique.

Mais la situation entre colons britannique et Boers est loin d’être apaisée. De fait, les richesses du pays commencent à être découvertes (les diamants et l’or en particulier) et exploités par les britanniques. Ces conflits d’intérêts et de territoires dégénèrent pour donner naissance à la première guerre dites de Boers (1880-1881) puis à une seconde (1899-1902).

Ces guerres ont été l’occasion de tester de nouvelles stratégies militaires (les camps de concentration qui auront des incidences sur la future ségrégation et l’organisation géographique des villes). Avec cet épisode, la langue « afrikaans » devient le symbole de la résistance « passive » développée par les Boers.

Au cours du XXème siècle on assiste à la réconciliation des « blancs », à la mise en place d’un système ouvertement ségrégationniste, ainsi qu’à la création de l’ANC dès 1911. La situation se dégrade à partir des années 1960. Malgré la dénonciation de l’ONU le racisme de l’État aux mains de la minorité blanche ne fait que s’accentuer : interdiction de l’ANC, arrestation de N. Mandela, massacres de Sharpeville, représailles brutales contre les soulèvements de Soweto puis instauration de l’État d’urgence à partir de 1985. Contraints par la pression interne et internationale, le gouvernement ségrégationniste finit par reculer : l’arrivée de F. De Klerck au pouvoir en 1989 marque le début de négociations entre l’État et l’ANC qui s’achèveront en 1994 par la tenue des premières élections démocratiques et multiraciales du pays.

Pourtant, malgré la victoire de l’ANC et la présidence de Mandela, figure emblématique de la résistance à ces logiques ségrégationnistes, les empreintes de la ségrégation raciste demeurent fortes, et les critiques contre les gouvernements successifs (Mbeki, Zuma) sont fortes. De fait, dès notre arrivée, nous avons pu constater comment l’agglomération de Cape Town est encore marquée par la ségrégation : aux blancs des pans entiers du centre de la ville ; aux noirs et aux métisses (eux aussi séparés les uns des autres) les townships en marge de la cité.

Si sur le papier, la ségrégation n’existe plus, elle est encore très présente au quotidien tant sur le plan de la répartition géographique que sur le plan de la répartition des richesses. Aux clivages existant entre noirs, métisses et blancs, et entre les différentes classes sociales propres aux groupes ethniques ou tendant à les confondre pour partie, s’ajoute la question de l’immigration en provenance d’autres pays africains (Nigeria, Congo, RDC, etc.). Ce dernier phénomène semble accentuer encore les asymétries et les tensions existantes d’après nombre d’interlocuteurs rencontrés.

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Il est évident que ce contexte historique et social détermine les évolutions dans le domaine des technologies et réseaux numériques. Toute appréhension de la situation des plateformes d’intermédiation numérique en Afrique du Sud doit donc prendre en compte un faisceau de facteurs historiques, socio-économiques, mais aussi juridique, ainsi que des « manières de faire » multi-ethniques spécifiques, localisées et non informatisées. Ceci explique qu’un phénomène tel que le financement socio-participatif reste encore embryonnaire et réservé à une catégorie réduite de la population.

Cette situation est à considérer dans la tenue de nos enquêtes car la majorité des acteurs du crowdfunding en Afrique du sud et celles que nous avons rencontrées font partie de la minorité blanche. Nous nous sommes ainsi retrouvés à maintes reprises, lors de discussions informelles avec des habitants, à expliquer ce qu’était le crowdfunding et les informer de l’existence de plateformes et de projets financés dans leur propre pays. Cette anecdote nous semble bien situer la place ultra minoritaire que revêt ce phénomène dans une ville où les technologies numériques sont pourtant bien développées. A titre d’exemples, Uber est connu et largement utilisé (aux dépens des compagnies de taxi locales) et diverses plateformes numériques permettant la livraison de repas sont en concurrence au Cap.

B. Stratégies et usages des plateformes de financement participatif, dans un contexte de développement socio-économique inégal.

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V. Rouzé avec A. Warren

Suite aux observations et entretiens menés ainsi qu’aux discussions informelles que nous avons eues, il apparaît clairement que la place du financement participatif demeure à construire. C’est d’ailleurs ce à quoi s’emploie en apparence l’ACA (African Crowdfunding Association) créée en 2015, et incluant notamment des fondateurs de la plateforme Thundafund qui a été pionnière dans ce domaine en Afrique du Sud.

 L’asymétrie entre velléités de développement et réalité est manifestement encore plus importante que dans d’autres pays d’Afrique. Les raisons en sont de quatre ordres.

La première explication est d’ordre institutionnel et juridique car, comme dans d’autres cas étudiés, les institutions semblent peu au fait de ces modalités de financement. Elles ne sont dès lors pas engagées dans une évolution de la législation, notamment concernant les transactions financières internationales. Il en a découlé des incompatibilités de transferts par carte de paiement bancaire depuis l’étranger par exemple, ce qui implique un financement localisé et empêche partiellement les dons émanant de la diaspora ou simplement de backers étrangers. De même, on nous a signalé une grande diversité d’approches émanant des différentes strates du pouvoir politique, de l’État central aux gouvernements provinciaux, puis des collectivités locales aux « partnerships ». Ces derniers (tels le GTP, interviewé) sont des pôles de développement socio-économiques établis sous la forme d’entreprises à but non lucratif, auxquels les collectivités locales délèguent un certain nombre de missions en matière de promotion de l’entrepreneuriat, de développement du logement ou encore dans le domaine culturel. Si certains de ces strates semblent prendre conscience de l’intérêt – ou de la manne – que peut représenter le crowdfunding, d’autres acteurs institutionnels ne s’y intéressent guère. Enfin, s’ajoute ici la question raciale car d’après plusieurs interlocuteurs, les agences de l’État central – notamment celles en charge du développement social et culturel – concentrent leur action en direction des populations noires et n’apporteraient dès lors aucun soutien à des initiatives réalisés par des membres de l’ancienne communauté privilégiée, qu’il s’agisse de porteurs de projets ou de fondateurs de plateformes.

Deuxième facteur caractérisant l’écart entre ambitions, potentiel et réalité du développement du crowdfunding : les inégalités sociales et la force de pratiques et de valeurs traditionnelles. Cela peut en effet surprendre, dans l’un des pays les plus riches du continent et sans doute le plus diversifié et développé sur le plan économique, de constater le niveau de pénétration relativement faible des transactions financières électroniques et/ou utilisant la téléphonie mobile.

Nos enquêtes ont mis en évidence le fait que comparativement à d’autres zones étudiées (Sénégal, Ethiopie), la population noire (ethnies zulu et xhosa notamment) reste largement réfractaire aux échanges médiées par des interfaces numériques, et même par des institutions telles que Western Union. Étant donné qu’il s’agit là d’un segment majoritaire de la population, la fintech paraît buter contre plusieurs obstacles contextuels. Pour mieux comprendre cette spécificité, rappelons que durant des décennies, cette population était exclue d’un système bancaire réservé aux blancs et à certains métisses ; la méfiance face à des institutions perçues encore comme étrangères ainsi que les habitudes d’une économie informelle, parallèle, ont la peau dure. Malgré des campagnes publiques encourageant la population à ouvrir des comptes en banque, une section significative des habitants des townships demeure récalcitrante. De plus, contrairement à de nombreux pays africains, l’Afrique du Sud n’a pas connu un mouvement important d’émigration vers d’anciennes « métropoles » coloniales, et de ce fait la diaspora reste relativement réduite et géographiquement éclatée, ce qui limite là aussi les flux financiers de travailleurs émigrés. Nous avons donc observé que si des initiatives de solidarité financière vernaculaire existent bien au sein des différentes communautés, elles s’appuient sur des relations directes plutôt que sur des interfaces technologiques et/ou bancaires.

Troisièmement – et par extension au phénomène que nous venons d’évoquer – nous avons effectivement rencontré plusieurs cas de financement participatif vernaculaire, sur le modèle des tontines ou de l’iquib éthiopien. Ces campagnes de levée de fonds communautaires, appelées umgulelo en langue xhosa, ont traditionnellement été réalisées sous la forme de contributions fixes et régulières et sous l’autorité de groupes constitués de leaders communautaires qui avait pour responsabilité la répartition des sommes collectées vers des personnes qui pouvaient en avoir besoin, soit à l’occasion de funérailles ou de mariages, de la construction de logement ou pour la création d’une entreprise.

Au cours de conversations, nous ont été rapportées des campagnes reposant sur le même modèle au sein du township de Khayelitsha et ayant permis le financement de l’enregistrement de plusieurs albums de musique réalisés par des artistes locaux ; les personnes interrogées « découvraient » alors le crowdfunding en tant que pratique qui ne leur était finalement pas étrangère, mais avec le sentiment apparent d’entendre néanmoins parler d’un phénomène qui ne leur était pas (encore) destiné.

Ceci était d’autant plus déconcertant qu’à dix minutes de taxi de là, au beau milieu d’un quartier bohème, entre les bars et boutiques branchés, les restaurants à thème, on se retrouve au sein d’un siège d’entreprise tech qui n’a apparemment rien à envier aux start ups californiennes (y compris du point de vue du climat et du paysage). Salles de réunion, travail en open space, wifi, discours de communiquant rodé et pléthore d’objets promotionnels : en quelques instants on passe d’un monde à un autre, mais aussi d’aspirations et de considérations très éloignées les unes des autres. Le sentiment de transiter, en somme, d’un pays africain vers un pays occidental était patent, à ce détail près que l’un de nos interlocuteurs, L. Wright, avait la peau noire et parlait anglais avec un accent qui ne ressemblait guère à celui des afrikaners. Mais, renseignements pris, ce membre fondateur de l’African Crowdfunding Association était en fait de nationalité zambienne et avait longtemps vécu à Paris ; il aurait été tout aussi à l’aise pour effectuer cet entretien en français, et sans doute peu à même de nous parler des conditions de vie au sein des townships sud-africains.

Quatrième et dernière spécificité du crowdfunding dans ce pays, et qui découle de ce que nous venons de signaler : on peut y observer – malgré les évidentes limitations mentionnées – une sorte de modèle réduit de ce que nous connaissons de la situation en Europe ou en Amérique du Nord. D’abord, parce qu’au sein (du centre) d’une grande ville comme Le Cap, les infrastructures technologiques et financières sont suffisamment développées pour permettre l’émergence de plateformes spécialisées comme celles où nous avons enquêté et l’essor relatif de grands acteurs occidentaux tels Kickstarter ou Indiegogo, qui hébergent tous deux un nombre significatif de projets locaux. L’activité de sites locaux comme Thundafund, Backabuddy, Citysoiree ou Jumpstarter est certes limitée par les conditions sociales et économiques sus-mentionnées et pour plusieurs de ces acteurs le développement vers d’autres pays africains semble encore relever du chimère (tandis que les opportunités d’investissement en Europe ou en Asie sont considérées avec soin), mais il n’en demeure qu’ils sont parvenus à une échelle de développement significatif et qu’ils sont reconnus parmi les acteurs économiques de l’agglomération. Même si dans ce cadre sans doute plus qu’ailleurs, ces entrepreneurs se voient investis d’une mission de « pédagogie » vis-à-vis de la population (voire d’évangélisation ou de prosélytisme) et sont par ailleurs davantage encore dans l’obligation de mettre en avant la dimension « sociale et solidaire » de leur action, cela ne les distingue pas fondamentalement de leurs confrères états-uniens ou français.

Deuxième point de convergence, les profils des porteurs de projet interviewés (tous membres de la minorité blanche, qu’il s’agisse d’afrikaners ou d’immigrés européens, mais dont deux ont collaboré avec des sud africains noirs dans le cadre de leurs projets) confirment les catégorisations que nous avons pu établir au cours de nos enquêtes précédentes. Ainsi, on retrouve le cas d’artistes peu reconnus, pour qui l’usage d’une plateforme de crowdfunding s’inscrit dans une stratégie de gain de notoriété, de conquête de nouveaux publics et de diversification des sources de financement ; puis, le cas d’artistes mainstream reconnus, utilisant le financement participatif dans une stratégie de « monétisation » de la fanbase ; enfin, le cas d’artistes alternatifs, établis, professionnels ou non, pour qui la campagne de levée de fonds participe d’une tactique d’évitement ou de court-circuitage des acteurs dominants des industries culturelles ; sans parler du fait que pour l’ensemble des acteurs rencontrés on retrouve la problématique du crowdfunding comme composante d’un processus de médiation plus vaste (dépassant la simple visée de levée de fonds) et celle de la gestion de projet comme travail gratuit imprévu (communication, logistique, etc.) qui implique donc la transformation de l’artiste en manager. Une autre similitude est le recours au crowdfunding en tant que tactique permettant de faire face aux baisses des financements publics dans le domaine des industries culturelles et des arts, mais en Afrique du Sud, il s’agit davantage d’une spécificité locale en ce qui concerne l’échantillon de personnes interviewées ; en effet, tous ont souligné qu’ils ne sont pas en mesure de remporter des subventions publiques dans la mesure où ils ne font pas partie « de communautés anciennement opprimées » pour citer H. Winckler. Un troisième et dernier élément qui nous permet de constater cette continuité entre le modèle occidental et la situation sud-africaine est le positionnement des médias traditionnels, qui semblent osciller entre une bienveillante curiosité et une incompréhension parfois préjudiciable aux plateformes ou du moins à certaines campagnes. La question du traitement médiatique mérite néanmoins une analyse plus approfondie.

En conclusion, soulignons que l’hypothèse de l’émergence de systèmes de production et de financement culturels alternatifs, voire oppositionnels, à partir du terrain sud-africain ne semble pas a priori validée par nos enquêtes. Contactés à plusieurs reprises explicitement à propos de cette question, des chercheurs de l’université de Cape Town n’ont malheureusement pas souhaité s’exprimer, bien que l’une d’entre eux soit spécialiste du développement social et culturel alternatif (il apparaît que ses supérieurs hiérarchiques lui ont enjoint de ne pas communiquer avec nous).

Les tendances dominantes occidentales, propres à la structuration des industries culturelles et au renforcement de logiques capitalistes en leur sein via les plateformes, paraissent donc s’appliquer à ce pays, hormis à une partie (importante mais sans doute en diminution) de la population qui a été littéralement incarcérée au sein d’une société parallèle durant des générations. Néanmoins, la situation de ralentissement économique et de crise sociale – alimentée en particulier par l’indignation face aux nombreux scandales de corruption qui ont émaillé les mandats de Thabo Mbeki et surtout Jacob Zuma – conduisent plusieurs de nos interlocuteurs à affirmer que l’Afrique du Sud est aujourd’hui dans une situation politique fort incertaine. Les luttes violentes au sein des universités sud-africaines contre les frais d’inscription en sont un dernier symptôme. Cette situation peut bénéficier à des forces telles que les Economic Freedom Fighters, partisans d’une politique de redistribution sociale nettement plus ambitieuse que ce qui a été entrepris jusqu’alors par l’ANC. Nul doute que ces mesures toucheraient de plein fouet la plupart des interlocuteurs que nous avons eu sur place, qu’il s’agisse de propriétaires ou gestionnaires de plateformes, ou de porteurs de projets et financeurs membres d’une communauté blanche encore économiquement privilégiée (même si celle-ci compte des segments déclassés et défavorisés de plus en plus importants). Une évolution politique de cet ordre, marquant la fin du monopole de l’ANC, n’est sans doute envisageable par ailleurs, que si elle était portée par un mouvement populaire de masse lui-même initiateur de dispositifs de financement et de production culturels et médiatiques innovants. Affaire à suivre, donc !

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