Rapport mission Mexique, Argentine

L’objectif de cette mission a été de récolter des données qualitatives et quantitatives sur les acteurs et les usages de dispositifs de financement participatif  au Mexique, en Argentine et en Colombie

  • Les chercheurs: Alix Bénistant, docteur en S.I.C., Cemti, Université Paris 8, Crem, Université de Lorraine
  • María Fernanda Forero, doctorante en S.I.C., Cemti, Université Paris 8
  • LE LIEU et DATES: Buenos Aires, Argentine, 16-24 août 2016 / México, Mexique, 25 août-1er septembre 2016

Résumé de la mission et des enquêtes effectuées sur place

L’objectif de cette mission a été de récolter des données qualitatives et quantitatives sur les acteurs et les usages de dispositifs de financement participatif en Argentine et au Mexique, en allant à la rencontre de 3 catégories d’acteurs :

  • A. Dirigeants ou employés de plateformes de crowdfunding, crowdlending et crowdequity ;
  • B. Entrepreneurs et travailleurs culturels / créatifs « porteurs de projets » ayant utilisé des dispositifs de levée de fonds ;
  • C. Représentants d’institutions publiques et privées nationales ou étrangères présentes dans les deux pays concernées par la thématique du financement participatif et des industries culturelles et créatives.

La mission a permis de disposer de 7 jours de présence sur place par pays, exclusivement dans les capitales Buenos Aires et México. L’entretien semi-directif a été la principale méthode d’enquête employée.

 Dans la catégorie A nous avons interviewé les personnes suivantes :

  • Sebastian Di Lullo, CEO, Ideame, plateforme de crowdfunding culturel, BA.

  • Gladys Frontera, Chargée de communication, Afluenta, plateforme de crowdlending, BA.

  • Federico Arellano, CEO, MiCochinito, plateforme de crowdfunding entrepreneurial/solidaire dont culturel, MX.

  • Norman Müller, CEO, Fondeadora, plateforme de crowdfunding  culturel/créatif, MX.

  • Fanny Villiers, Directrice des opérations, Fondeadora, plateforme de crowdfunding  culturel/créatif, MX.

  • Adolfo Zavala, CEO, Expansive Capital, plateforme de crowdequity dans l’immobilier, MX.

  • Ricardo Tinajero, Administrateur, Expansive Capital,  plateforme de crowdequity dans l’immobilier, MX.

  • Juan Carlos Castro, CEO, Briq, plateforme de crowdequity dans l’immobilier, MX.

  • Vicente Fenoll, CEO, Kubo Financiero, plateforme de crowdfunding entrepreneurial/solidaire, MX.

  • Gabriela Cortina Seifer, CEO, Crowdfunder.Mx, plateforme de crowdequity, MX.

  • Víctor García-Escartín, CEO, FINV, plateforme de crowdfunding dans l’investissement auprès de PME, MX.

  • Gracia Goya, Vice-Présidente U.S. et des programmes transnationaux, HIP (hispanics in Philanthropy), plateforme de crowdfunding “philanthropique”, MX.

  • Gloria Mayne Davó, Responsable Amérique latine, HIPGive, plateforme de crowdfunding “philanthropique”, MX.

  • Gabriela Cruz, Relation presse et marketing, Play Business, plateforme de crowdequity, MX.

Dans la catégorie B, nous avons interviewé :

  • Miguel Grinbank, porteur de projet sur la plateforme ideame, court-métrage “Pasional”, BA.

  • Natalia Lagos, porteuse de projet sur la plateforme ideame, groupe de musique “Alto Bondi”, financement du deuxième disque, BA.

  • Gabriela Echevarria, porteuse de projet sur la plateforme Panal de ideas, musique, financement du troisième disque, BA.

  • Erick Castillo, porteur de projet sur la plateforme Fondeadora, littérature, financement d’un premier roman, MX.

  • Yosune Chamizo Alberro, conception graphique, Animal Politico, site d’information d’opposition bénéficiant d’une campagne de don permanente sur Fondeadora, MX.

  • Mael Vallejo, Éditeur général, Animal Politico, site d’information d’opposition bénéficiant d’une campagne de don permanente sur Fondeadora, MX.

Dans la catégorie C, nous avons interviewé :

  • Luz Rodriguez Penas, Ministère de la culture argentine, Chef de cabinet, Sous-secrétariat à l’économie créative, BA.

  • Pablo Montiel, Ministère de la culture argentine, Coordinateur au Sous-secrétariat de gestion culturelle de la ville de Buenos Aires, Coordinateur des activités internationales du Sous-secrétariat à l’économie créative, Professeur dans diverses Universités latino-américaine, BA.

  • Fernando Lelo de Larrea, Cofondateur de NUMA Mexico, incubateur ; Cofondateur de Fondeadora, plateforme de crowdfunding culturel/créatif ; Cofondateur et directeur associé d’ALLVP, fonds d’investissement ; Cofondateur et directeur associé de Venture Institute, fonds d’investissement, MX.

  • Gonzalo Sanchez, Coordinateur de l’AFICO (Asociación de Plataformas de Financiamiento Colectivo), dépendante du FOMIN (Fondo Multilateral de Inversiones) de la BID (Banque interaméricaine de développement), MX.

  • Rogelio Castillo, Coordinateur d’un projet sur l’écosystème mexicain du crowdfunding auprès de la BID, MX.

 

A. Contexte économique et politique d’Amérique Latine :

Historiquement, l’Amérique latine a été un fournisseur de matières premières, de ressources naturelles et de main d’œuvre pour les empires coloniaux. L’exploitation économique et la domination politique du Nouveau Monde de la part d’une ou plusieurs puissances étrangères date de sa « découverte » : espagnole ou portugaise au 16ème siècle, française, hollandaise et anglaise au 18ème siècle, états-unienne à partir du 19ème siècle. Cela a construit le continent d’aujourd’hui et déterminé sa place dans l’ordre mondial. La nouvelle configuration impulsée par la mondialisation a contraint les puissances économiques à détenir ressources énergétiques, naturelles et agricoles, positionnant l’Amérique latine au centre de leurs intérêts.

La région, qui compte parmi ses membres de grands émergents comme le Brésil, le Mexique ou l’Argentine, vient de connaître une période de progrès économiques et sociaux inédits. Mais son histoire récente a été très fluctuante politiquement et économiquement, évoluant autour de deux modèles très différents, aux conséquences variables. Jusqu’en 1982, le modèle est tourné vers l’intérieur, appliquant la politique d’industrialisation par substitution des importations et une forte intervention de l’État dans l’économie. Mais l’inflation chronique et le grand endettement qui en résulte propulse la région dans une période de crise. La région évolue alors vers un tout autre système de gestion des économies nationales.

Ainsi débute « la décennie perdue », celle des années 1980. Selon les principes de la doctrine néolibérale, alors sur le devant de la scène internationale, les États promeuvent des politiques favorables aux intérêts privés, en encourageant les exportations et l’investissement étranger afin de stimuler la croissance. Les conséquences en sont dévastatrices : une forte inflation, de graves crises de balance des paiements, et des programmes stricts d’ajustement structurel élaborés par le FMI. Durant cette période, le PIB par habitant recule de 0,4 % par an en moyenne. Dans les années 1990, les crises financières se multiplient alors au sein de la région : au Brésil en 1990, au Mexique en 1994, en Équateur à la fin de la décennie, en Argentine en 2001 et en Uruguay en 2002.

Dans les années 2000, la mise en place de politiques macro-économiques et le soutien à l’exportation de biens de consommation courante demandés par les pays asiatiques, notamment la Chine, conduit toutefois à une reprise de la croissance, en moyenne de 5 % par an, qui accompagne dès lors l’accroissement du PIB par habitant.

Mais la crise de 2008 met un coup de frein à cette reprise économique. Les exportateurs de matières premières en ressentent les conséquences et certaines devises sont dépréciées de plus de 20 %, en particulier en Argentine, au Brésil, en Colombie, au Paraguay et en Uruguay. Des mesures drastiques sont prises et des pays comme l’Argentine, le Brésil et le Mexique suppriment les subventions à l’énergie. Il est toutefois important de relever que, au-delà de ce tableau général, les pays ont des économies très distinctes. Le Venezuela, par exemple, a une économie fondée sur les matières premières, d’autres comme le Brésil et l’Argentine ont un modèle de croissance plutôt basé sur la consommation. 

Dans tous les cas, les spécialistes interviewés dans le rapport parlementaire intitulé « Renforcer la réflexion et la coopération politique avec l’Amérique Latine face à la mondialisation »1, ne sont pas très optimistes sur l’avenir économique de la région. Ils relèvent en effet une chute massive des exportations et son modèle de développement est remis en cause suite au ralentissement de l’économie mondiale ; ce phénomène les rendant d’autant plus vulnérables.

D’un point de vue politique, de nombreux pays latino-américains connaissent une alternance dans le courant des années 2000. Ceci permet l’émergence de nouvelles élites et secoue les schémas politiques traditionnels : Ignacio Lula Da Silva (Brésil), Rafael Correa (Équateur), Alejandro Toledo (Pérou), Tabaré Vasquez (Uruguay), Evo Morales (Bolivie), Michèle Bachelet (Chili) ou Alvaro Uribe (Colombie). Cette décennie est donc celle du renouvellement politique et ces nouveaux gouvernements « progressistes » marquent l’histoire de la démocratie de certains pays. Ainsi, de nouvelles élites politiques prennent le pouvoir et une « révolution culturelle » commence avec, par exemple, des revendications identitaires liées à l’« indianité » (en Colombie, au Pérou, en Bolivie, au Nicaragua, au Guatemala, au Chili, au Paraguay, au Panama), ou avec de grandes politiques d’inclusion sociale. Selon la Banque Mondiale, l’extrême pauvreté s’est réduite à 50 % dans la région entre 1995 et 2011.  Sur le plan international, ces nations se sont engagées vers une autonomisation face aux États-Unis.

Il faut cependant à nouveau rappeler que chaque pays a ses propres spécificités et que malgré l’effort commun les différences entre eux restent importantes. Aujourd’hui, le Venezuela et le Brésil subissent de sévères crises politiques et économiques, l’Argentine connaît un changement politique radical avec l’arrivée au pouvoir en décembre 2015 du libéral Mauricio Macri, grand opposant de Cristina Kichner, et le Mexique est toujours en attente des effets des réformes structurelles entreprises par la coalition droite/gauche mise en place par le président Enrique Peña Nieto, élu en juin 2012. Certains médias et analystes parlent ainsi de « crises de régimes », de « fin de cycle », de « défaillance progressiste » ou de « restauration conservatrice ».  Ce sont là les symptômes d’un ralentissement de la croissance et de l’approfondissement des inégalités en Amérique latine. L’avenir de la gauche latino-américaine est donc incertain. L’instabilité politique et la crise économique (en 2014 la pauvreté n’a pas baissé pour la première fois depuis longtemps), ajoutés à la férocité des groupes d’opposition (droite), contribuent au maintien d’une ambiance morose pour les électeurs et la communauté internationale.

Dès lors, l’économie « collaborative » apparaît pour certains acteurs, en particulier issus de grandes institutions transnationales soutenues par les États-Unis (à la tête desquelles on retrouve la Banque de Développement Interaméricaine, qui a son siège à Washington D.C.), comme un des moyens à privilégier pour retrouver un dynamisme économique dans la région. Le rapport d’avril 2016 « Economía colaborativa en América latina », porté par la FOMIN (Fonds Multilatéral d’Investissement, créé en 1993 pour promouvoir le développement du secteur privé en Amérique latine et administré par la BID) pointe très clairement ces espoirs nouveaux. Dès l’introduction du rapport, Brigit Helms, directrice générale de la FOMIN, reprend la notion de « quatrième révolution industrielle », discutée au Forum économique mondial de Davos, pour parler de l’économie collaborative en Amérique latine, et sa capacité (à venir) à « transformer le développement » dans la région.

Ainsi, ce nouveau paradigme favoriserait selon elle l’inclusion sociale, l’esprit entrepreneurial et l’innovation, censés œuvrer à la résolution « des grands problèmes sociaux, économiques et écologiques » des habitants de la région. Les entrepreneurs et les PME y ont un rôle central, considérés grâce aux NTIC comme moteurs des nouvelles tendances de « développement collectif » et d’une « distribution plus égalitaire des richesses ». Internet y jouerait un rôle central, et la croissance des taux de connexion dans la région en serait le principal ressort. Cependant, et comme nombre d’interviewés l’ont souligné tout au long de notre mission, les fortes inégalités sociales et géographiques dans ce secteur sont telles qu’une part importante des populations latino-américaines reste largement exclue de ce processus, ce qui tend au final à limiter les impacts de cette nouvelle « économie collaborative ».

Évolution de l’accès à internet en Amérique latine

La croissance du nombre d’internautes en Amérique latine suscite de nombreux espoirs pour le développement de la région via les NTIC. S’il est indéniable que ces dix dernières années leur nombre a considérablement augmenté au niveau régional, ces chiffres masquent toutefois de fortes inégalités, tant d’un point du vue transnational (entre les pays) qu’infranational (à l’intérieur même des pays). Il nous paraît ainsi nécessaire de revenir sur ces éléments avant nous consacrer à l’écosystème du crowdfunding en Argentine et au Mexique, l’un déterminant l’autre.

Comme nous pouvons l’observer dans les graphiques suivants, extraits d’un rapport détaillé sur l’« économie digitale en Amérique latine » co-publié par la CAF (Corporación Andina de Fomento) – Banco de Desarollo de América Latina, la CEPAL (Comisión Económica para América Latina y el Caribe), le cet.la (Centro de Estudios de Telecomunicaciones de América Latina) et la Fundación Telefónica (2016)2, le nombre d’internautes a doublé entre 2006 et 2013. Ils sont ainsi passés de 20,7 % à 46,7 % de la population totale. D’un point de vue comparatif, cette moyenne régionale est 32,3 points en dessous des pays de l’OCDE (à 79 % en 2013).

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Figure 1 – Évolution du nombre d’utilisateurs3 d’internet, 2006-2013

(Pourcentage du total de la population)

L’hétérogénéité est grande entre les 17 pays pris en considération dans cette étude. Le graphique suivant montre la disparité entre ceux ayant le moins d’utilisateurs d’internet (Nicaragua, Honduras et Guatemala) et ceux en ayant le plus (Chili, Argentine et Uruguay).

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Figure 2 – Foyers disposant d’un accès internet selon la zone géographique

(pourcentage du total des ménages de chaque zone)

Le taux de croissance entre 2006 et 2013 se révèle plus élevé pour les pays de la seconde moitié de tableau, avec des efforts d’équipements menés essentiellement dans les grands centres urbains, laissant sur la touche les régions rurales. Ainsi, l’inégalité dans l’accès à une connexion internet fixe se manifeste autant entre les pays qu’au travers d’une fracture sociale et géographique à l’intérieur même des territoires nationaux (entre catégories socioprofessionnelles et entre zones urbaines/rurales). Par ailleurs, l’étude révèle qu’un haut pourcentage d’utilisateurs d’internet ne signifie pas forcément un pourcentage élevé de ménages connectés. Dans plusieurs pays de la région, en particulier ceux disposant de peu de ressources économiques, « les points d’accès tels que les cybercafés sont parmi les principales solutions de rechange par lesquelles les utilisateurs accèdent à internet » (2016 : p. 31). Par exemple, la Bolivie, le Chili et le Venezuela ont une meilleure position dans le pourcentage d’utilisateurs d’internet que dans celui des ménages connectés.

Enfin, nombre d’acteurs rencontrés ont souligné l’importance des connexions mobiles dans la région, majoritairement plus développées que les connexions fixes, permettant de résorber (en partie) les inégalités précédemment relevées et ainsi toucher une plus large population, notamment les foyers aux plus faibles revenus.

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Figure 3 – Pénétration du haut-débit fixe et mobile en 2013

(abonnements actifs pour 100 habitants)4

On observe dans ce graphique une plus grande diffusion du haut-débit mobile que fixe. Cette situation s’explique en grande partie par le coût d’accès, beaucoup plus abordable pour les dispositifs mobiles que fixes, mais aussi par la meilleure couverture des réseaux mobiles. Il convient de relever enfin que l’augmentation importante des connexions (qu’elles soient fixes ou mobiles) se doit en grande partie à la baisse significative du prix du Mbps, si on le met en relation avec le PIB mensuel par habitant. En ce sens, la baisse moyenne sur la région a été de 13,9 points entre 2010 et 2014, passant de 17,8 % des revenus à 3,84 %. Là encore, il y a une diversité importante entre les pays. La meilleure avancée concerne la Bolivie, qui est passée de 84,8 % à 20,85 % dans la période (soit une diminution des coûts de connexion haut-débit de l’ordre de 65 %). Le Paraguay, l’Équateur et la Colombie ont également été sujets à une diminution significative, de l’ordre de 15 % entre les deux dates.

En ce qui concerne les deux pays faisant l’objet de notre rapport, à savoir l’Argentine et le Mexique, le taux de pénétration d’internet au niveau national est, selon les chiffres de la banque mondiale pour 2015, à 69,4 % de la population totale pour le premier et à 57,4 % pour le second, avec une domination des connexions mobiles (plus importante en Argentine qu’au Mexique) et un coût relatif plus élevé pour le Mexique (2,5 % du PIB mensuel par habitant) que pour l’Argentine (autour de 1,7 %). On trouve cependant une meilleure qualité d’accès au service (basée sur la vitesse de chargement et de téléchargement) pour le Mexique que pour l’Argentine, tant globale que mobile.

B. DESCRIPTION DES DEUX TERRAINS D’ENQUÊTE EFFECTUÉS

Si, comme nous l’avons montré, les inégalités sociales restent profondes en Amérique latine, la région – et les pays choisis comme terrains d’enquête – présente toutefois un intérêt majeur pour notre recherche. D’une part, elle est celle qui a connu l’une des plus fortes croissances du crowdfunding ces dernières années, devenant en 2015 la deuxième région la plus dynamique en terme d’argent récolté (+ 167 % par rapport à l’année précédente, derrière l’Asie à + 320 %)5. D’autre part, en son sein, le Brésil, le Mexique, l’Argentine et le Pérou sont selon la FOMIN les pays comptabilisant le plus grand nombre d’initiatives liées à l’économie créative, d’où notre choix de focaliser l’attention sur ces trois premiers. Enfin, la jeunesse des entreprises et leur place encore modeste dans l’économie globale (80% des startups ont moins de cinq ans et 63% d’entre elles ont moins de 10 salariés), laisse entrevoir une phase de croissance importante dans les prochaines années, perspective renforcée par ses caractéristiques démographiques, avec une population d’« adolescents » et de « jeunes » très importante (140 millions sur l’ensemble de la région).

ARGENTINE

Le Sous-secrétariat à l’économie créative, un des principaux acteurs de ces nouveaux paradigmes économiques latino-américains, a été notre interlocuteur politique en Argentine. Créé sous le gouvernement de Cristina Kichner, il dépend du ministère de la culture. Son objectif est de promouvoir et soutenir les industries créatives de la ville de Buenos Aires. Nous y avons interviewé Luz Rodriguez Penas, Chef de cabinet, et Pablo Montiel, coordinateur au Sous-secrétariat de gestion culturelle de la ville de Buenos Aires et des activités internationales du Sous-secrétariat à l’économie créative. Selon eux, l’objectif du ministère est de construire une place de marché pour les produits créatifs argentins. Ceux-ci représentent en effet selon le ministère une part importante, au niveau national, de l’emploi (400 000 postes, soit 2,5 % de l’emploi global) et du PIB (3 %).

Dans cette optique, naît en 2011 le MICA (Marché des Industries Culturelles Argentines) afin d’encourager et donner plus de visibilité aux industries et entrepreneurs culturels nationaux. Cet événement annuel, organisé autour de six grands secteurs (l’audiovisuel, la musique, les arts scéniques, l’éditorial, le design et le jeu vidéo) a été mis en place pour attirer les producteurs, gestionnaires et entrepreneurs culturels du monde entier vers le marché argentin.

D’autres politiques de développement économique sont également mises en place, comme la participation argentine dans le Micsur (Marché des industries culturelles du Sud, dont la dernière édition, tenue à Bogotá, vient de se clore), la création du « Fondo Argentino de Desarrollo Cultural y Creativo » et du site internet SINCA (Système d’Information Culturelle de l’Argentine), qui présente les données existantes sur les industries culturelles du pays. Ces initiatives politiques visent à autonomiser les créateurs de l’aide de l’État, avec la mise en place d’un espace dédié au marché « créatif » qui réponde aux demandes des professionnels et entrepreneurs du secteur, ainsi qu’aux publics et potentiels clients internationaux.

Le nouveau gouvernement de Mauricio Macri, beaucoup plus libéral en matière économique que le précédent, poursuit et soutient ce projet. Dans une perspective de désengagement progressif de l’État du secteur culturel, il a ainsi alloué plus de ressources au Ministère de la culture afin de créer une industrie créative forte, génératrice d’emploi et donc, à plus ou moins long terme, de croissance économique.

Lors de la rencontre au ministère, il a été souligné que l’enjeu de ces dispositifs mis en place par l’État est de sortir d’une gestion jugée trop « européenne » de l’art et de la culture, c’est-à-dire où les pouvoirs publics en reste le principal bailleur de fonds. L’objectif est de dynamiser le secteur culturel, en stimulant la création locale portée par une multitude de petits entrepreneurs. Ces marchés apparaissent donc à la fois comme des places de marché où proposer et vendre divers types de créations culturelles, mais également comme des espaces de rencontre où professionnaliser l’entrepreneuriat par l’échange entre grandes et petites structures.

Pour le ministère, un des problèmes majeurs pour une bonne partie de ces « créateurs locaux » est en effet le manque de connaissance dans la gestion de projets et donc dans les potentialités de valorisation de leur travail. Pablo Montiel, qui est également professeur universitaire, remarquait en ce sens qu’il existe trop peu de formations à la gestion de projets pour apprendre aux créateurs à présenter et commercialiser leurs projets. Sans ces connaissances de gestion, les créateurs ne peuvent vivre de leurs productions, à moins de détenir les ressources suffisantes pour payer un professionnel, ce qui est, rappelle-t-il, rare pour la plupart d’entre eux. L’on touche ici une des problématiques que nous avons repérées lors des interviews auprès de porteurs de projets de plateformes de crowdfunding, à savoir le manque d’expertise dans la gestion et la valorisation de leur travail, qui contraste très souvent avec leurs (parfois grandes) expertise et compétence artistiques. En tout cas, l’effort du gouvernement argentin est considérable pour pallier ces manques et déficits, en cherchant à propulser ces entrepreneurs dans un environnement professionnel et mercantile. Toutefois, si cette politique s’étend suffisamment jusqu’à affecter les subventions à la culture, elle pourrait constituer une menace à la liberté de création envers ceux qui souhaitent produire des œuvres en dehors du circuit commercial des industries créatives.

Ainsi, un des dispositifs présentés comme une alternative à ces modes de financement de la création est le crowdfunding. Aujourd’hui, les pouvoirs publics argentins reconnaissent ne pas être très familiarisés avec le financement participatif. Cependant,  un projet émerge entre le ministère de la culture et la plateforme la plus importante d’Amérique du Sud (nous entendons-là les pays qui constituent la partie sud du continent, sans l’Amérique centrale et les caraïbes), nommée Ideame, afin d’informer sur et promouvoir le crowdfunding dans les différentes régions du pays. Le travail avec le ministère est en effet de parvenir à toucher les régions et endroits les plus reculés, et ainsi familiariser l’ensemble de la population au financement participatif, afin que celle-ci prenne une forme d’indépendance vis-à-vis de « l’État paternaliste » (pour reprendre Sebastian Di Lullo, son CEO rencontré à Buenos Aires, qui entend par là évoquer « l’État providence »). L’objectif à terme est que la communauté finance au maximum les projets émergents sur les différents territoires. S’il s’agit d’un essai pour le ministère, comme nous en avons été informés, cela représente une bonne opportunité pour Ideame qui, grâce à l’appui gouvernemental, légitime d’une certaine façon cette pratique encore méconnue dans le pays.

Ideame, première plateforme latino-américaine de la région

Créée en 2011 par quatre associés d’origines argentine et chilienne et élue « start-up » de l’année aux TNW Startup Awards Argentina dès 2012, cette plateforme encourage les internautes à financer divers projets culturels-créatifs. Suite à sa participation au programme de l’accélérateur NXTPLabs (filiale locale de TechStar US), elle s’est rapidement étendue à d’autres pays avec comme but d’en faire une plateforme régionale. Elle débute donc en Argentine et au Chili (où les bureaux ont fermé en 2013), pour ensuite accueillir des projets du Brésil, de Colombie, d’Uruguay, du Mexique et des États-Unis. Si la région partage une même langue et quelques similitudes culturelles, Sebastian Di Lullo, son CEO rencontré à Buenos Aires, met l’accent sur les spécificités de chaque pays. Celui-ci explique l’origine de la plateforme comme une réplique régionale du modèle états-unien, représenté par Kickstarter et Indiegogo, mais avec une forme de légitimité locale qui lui a permis de devenir la plus importante d’Amérique latine.

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Ideame, acteur majeur du crowdfunding en Argentine et, plus largement, en Amérique latine

Source : http://www.idea.me/how-it-works

Malgré des débuts difficiles, le développement continu du crowdfunding dans la région a contribué à une croissance rapide d’Ideame au niveau des sommes récoltées. Au moment de l’entretien, le montant total s’élevait à 4,2 millions de dollars. De ce fait, même si le contexte économique de la région fut morose les cinq années précédentes, les projections restent positives. Il convient toutefois de relativiser ce succès, notamment avec l’implication des plateformes concurrentes états-uniennes dans la région qui, aux dires de Sebastian Di Lullo, représentent la moitié des sommes récoltées par l’ensemble des acteurs latino-américains. Si cette affirmation est difficilement vérifiable, l’ensemble des données chiffrées à comparer n’étant pas accessible (et surtout il ne précise pas s’il parle de l’ensemble des plateformes ou seulement des plateformes culturelles), elle met toutefois en avant un élément important : les rapports de force entre les deux parties du continent dans lesquels l’économie collaborative prend forme (nous y reviendrons plus tard avec l’exemple du Mexique), où la domination historique des États-Unis sur la région n’est plus à démontrer. Relevons simplement que sur l’ensemble de l’Amérique latine (Amérique du sud, centrale et Caraïbes), Kickstarter a récolté, en 2015, 6 481 419 dollars (source kickstarter). En Argentine, ce montant s’élève à 495 600 dollars. Si on remet ce dernier chiffre en comparaison des 4,2 millions récoltés par la plateforme argentine depuis sa création, on se rend bien compte du poids de Kickstarter dans le pays et, très probablement, dans l’ensemble de la région (qui a récolté globalement, quant à elle, 85,74 millions en 2015 selon le site crowdexpert.com).

Malgré les 2 000 projets présentés, la plateforme n’est pas encore rentable. Ne vivant que sur les commissions, qui s’élèvent à 10 % pour les projets culturels et à 5 % pour les projets sociaux, elle parvient tout juste à rémunérer les onze salariés – tous basés à Buenos Aires – que compte aujourd’hui la structure. Sebastian Di Lullo souligne toutefois la différence entre les projets qui arrivent à la plateforme et les projets qui réalisent vraiment une campagne de crowdfunding. Selon lui, le porteur du projet a une responsabilité importante dans le développement de la campagne. Or, il y a une grande quantité des projets qui sont proposés via la plateforme (une majorité dans les secteurs de l’édition et de la musique) qui ne mènent pas de réelle campagne de communication. De ce fait, le taux de réussite des projets chez Ideame se situe entre 33 % et 34 %, ce qui a pour première conséquence de ne pas la rendre encore rentable.

Plusieurs éléments freinent selon lui le développement massif du crowdfunding en Argentine. Premièrement, Sebastian Di Lullo souligne le manque de régulation en ce qui concerne le crowdfunding de récompense (des projets de loi sur le crowdequity – l’investissement en capital – ont été présentés au gouvernement suite au développement récent de ce type de plateformes en Argentine et dans le reste de la région, comme nous le verrons pour le Mexique). La mise en place d’une législation spécifique permettrait de mieux encadrer les pratiques et donc d’établir une forme de confiance nécessaire à son développement. C’est pourquoi des discussions ont été entreprises en ce sens avec le ministère de la culture, mais aussi qu’une réunion est prévu pour cela au Chili avec la BID, institution qui par ailleurs travaille aux côté de la CAF (Association Andine de Développement) dans la création d’un écosystème pour le financement participatif. Le deuxième frein majeur selon lui est la méfiance et les difficultés à utiliser les cartes de crédit sur Internet dans le pays et plus largement en Amérique Latine. Pour faciliter les transactions, Ideame propose alors le paiement en espèce dans les guichets de banques et, sur le web, l’utilisation de paypal et mercado libre pour accroître la confiance dans le paiement en ligne. Enfin, troisième et dernier frein majeur déjà évoqué précédemment, et qui a représenté l’argument le plus récurrent tout au long de cette mission, est la méconnaissance du crowdfunding, autant de son existence que de son fonctionnement.

Pourtant, les avantages du financement participatif dans le secteur culturel sont selon lui nombreux. L’accent est principalement mis sur la liberté de création. Ainsi, le créateur n’a plus à rendre de comptes à une maison d’édition ou à un label musical. C’est plutôt vers son public qu’il se tourne, qui lui ne s’interpose aucunement dans le processus créatif, sauf à la demande du porteur de projet lui-même. Ainsi, ce qui change par rapport au financement traditionnel de la culture est la relation qui lie le porteur de projet à ses contributeurs. Cette relation est d’autant plus étroite qu’elle se construit dans un processus symbolique de don contre don, selon le système de la récompense et du suivi de la réalisation de l’œuvre menée par le porteur de projet. Ces éléments placent les aspects technologiques au premier plan selon Sebastian Di Lullo, qui relève les trois éléments clés liés au développement de ce type de dispositif :

  • Internet comme base de l’écosystème du crowdfunding

  • Les réseaux sociaux comme outil pour la création des communautés et la diffusion des projets

  • La technologie développée pour les téléphones portables comme nouveau moyen d’expansion du crowdfunding

La stabilité de la plateforme et plus largement du crowdfunding en Argentine est donc encore à venir. Les plateformes de récompense ne sont toujours pas rentables, malgré la consolidation du secteur autour d’un acteur principal (Ideame). En effet, l’autre acteur du marché, Panal de ideas, se trouve largement en retrait, avec à ce jour 345 projets aboutis. Cette recherche de croissance et de rentabilité s’est alors manifestée par une stratégie transnationale, en s’impliquant dans d’autres marchés à fort potentiel. Par exemple, Ideame a racheté en 2012 la deuxième plateforme la plus importante du Brésil, Catarse. Même si les Brésiliens ont arrêté de l’utiliser pour le simple motif, selon Sebastian Di Lullo, qu’elle n’était plus « nationale », amenant les trois employés qu’elle comptait à partir, cela montre la volonté de s’inscrire dans une démarche translocale, caractéristique d’un continent comptant plus de 415 millions d’hispanophones. Ainsi, cette stratégie s’est étendue jusqu’aux États-Unis, où ideame s’est implantée, avec l’appui de la puissante fondation locale John S. & James L. Knight, pour aider les entrepreneurs latinos de Miami. 175 000 dollars lui ont été attribués pour le lancement de la campagne « Create Miami », qui projette de soutenir 20 entrepreneurs dans l’obtention de fonds pour leurs initiatives d’investissement aux États-Unis, en Amérique latine ou dans d’autres régions du monde.

En ce sens, Ideame travaille avec les différentes associations d’entrepreneurs d’Amérique latine pour promouvoir son modèle, comme l’ASELA (Asociación de emprendedores de Latinoamérica), l’ASECH au Chili (Asociación de emprendedores de Chile) et l’ASEA en Argentine (Asociación de emprendedores de Argentina). C’est par exemple cette dernière qui a constitué le projet de loi pour la régulation des plateformes en Argentine que le président Macri a récemment présenté au Congrès. Cela apparaissait d’autant plus nécessaire qu’en contre-point de la relative stagnation du crowdfunding de don et de récompense, le crowlending (de prêt) et le crowdequity (d’investissement en capital) connaissent une dynamique très importante dans le pays et plus largement dans la région, comme nous allons le voir, en particulier, pour le Mexique.

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Afluenta, plateforme argentine de prêt en pleine explosion

Source : Flickr, photo de Ouishare

Le cas d’Afluenta, plateforme leader du crowdlending en Argentine – que nous avons rencontrée ­–, est éloquent à ce propos. Avec 85 millions de pesos prêtés sa première année d’existence (5 233 877 €), la plateforme a reçu cette année un investissement de 8 millions de dollars de la part de l’IFC (Corporación Financiera Internacional), institution du Groupe de la Banque Mondiale pour l’investissement dans le secteur privé et d’Elevar Equity, un fonds de capital-risque pour l’investissement d’impact (4 millions chacun), illustrant la forte rentabilité de ce nouveau mode de prêt alternatif au système bancaire et de ce fait les perspectives d’évolution qu’il laisse présager dans la région.


MEXIQUE 

L’écosystème du crowdfunding est très actif dans ce pays qui représente la 2e puissance économique de la région et qui dispose d’un vaste marché intérieur (122 millions d’habitants). Le nombre de plateformes est croissant depuis 2011, avec une augmentation significative des acteurs du crowdlending et crowdequity.

La principale dans le secteur culturel ayant réussi son implantation et occupé le marché créatif est Fondeadora. Nous avons rencontré son CEO, Norman Müller, ainsi que Fanny Villiers, la directrice (française) des opérations au moment de notre mission. Après une année de version « beta », certes peu convaincante financièrement mais dont le but était de cerner l’intérêt qu’elle pouvait susciter auprès de l’écosystème créatif et technologique du Mexique, elle connaît un succès massif et exponentiel. Elle est aujourd’hui l’une des plus importantes d’Amérique latine aux côtés d’Ideame, avec 2 255 projets financés avec succès, un taux de réussite à 57 %, le tout pour un montant total collecté de 9 millions d’euros. De plus, elle s’est engagée, tout comme Ideame, dans une stratégie transnationale, en ouvrant en 2014 un bureau au Chili grâce à une aide du programme « Startup Chile ». Le marché chilien, aujourd’hui stabilisé et en forte demande, représente 15 % de l’activité de la plateforme. Un bureau a également ouvert début 2016 en Colombie. Même si celui-ci a bien été constitué, existe légalement et est en capacité de recevoir des campagnes, l’activité y est encore peu poussée, la plateforme préférant se consacrer à l’heure actuelle à la croissance de son marché domestique, d’ores-et-déjà très dynamique.

Contrairement à l’environnement argentin, ce succès découle, d’une part, de l’organisation précoce des différents acteurs du pays entre eux et, d’autre part, des liens solides entretenus avec les différents ministères et institutions publiques concernés par le financement participatif. À titre d’exemple, Norman Müller nous a révélé les relations proches que la plateforme entretient depuis son émergence avec l’INADEM (Instituto Nacional del Emprendedor), organisme dépendant du secrétariat de l’économie. Fondeadora y est en effet très bien représentée sur sa page Web de recommandations envers les entrepreneurs en tant que référence de financement, et se dit participer à tous les événements que l’INADEM organise pour promouvoir la plateforme auprès des publics d’entrepreneurs. Par ailleurs, Fondeadora débutait au moment de l’entretien une campagne avec le FONCA (Fondo Nacional Para Cultura), qui dépend du secrétariat de la culture, dans le processus d’attribution des bourses artistiques et culturelles. Le but y est de proposer le crowdfunding comme une alternative viable aux financements publics, dans les cas où les subventions ne seraient pas suffisantes pour mener à bien un projet ou simplement n’auraient pas été accordées. Cela va dans le sens des discours actuels sur le crowdfunding, selon lesquels le dispositif représenterait une alternative au désengagement progressif des États dans les secteurs de la culture et du patrimoine (cf. étude sur les représentations médiatiques du crowdfunding).

Par ailleurs, comme nous le notions, l’écosystème s’est très tôt organisé et renforcé autour d’une association à but non lucratif, soutenue par le FOMIN et la BID, nommée AFICO (Asociación de plataformas de fondeo colectivo). Nous en avons rencontré son coordinateur, Gonzalo Sanchez, qui, soit dit en passant, a appuyé notre mission en facilitant l’organisation des entretiens auprès des différents acteurs du secteur. Cette association, par le regroupement des principales plateformes de crowdfunding du Mexique, a pour objectif de « promouvoir le modèle et défendre ses intérêts en établissant une charte de bonnes pratiques que les plateformes et professionnels du crowdfunding se doivent d’adopter ». Au-delà de créer du lien entre les différentes structures du pays et ainsi d’en faire un lobby de plus en plus important de l’économie créative, elle représente un moyen pour générer de la confiance envers ce nouveau type de dispositif numérique et donc de favoriser son développement.

En effet, le potentiel de cette « nouvelle économie », soutenue par la BID et suivie de près par Washington, est grand, et les principaux organismes économiques transnationaux encouragent l’État mexicain à soutenir son développement local, par l’organisation d’événements (comme la semaine nationale de l’entrepreneuriat qui s’est tenue du 3 au 8 octobre 2016 à Santa Fe), et par la mise en place de politiques publiques. En ce sens, le gouvernement d’Enrique Peña Nieto, en place depuis décembre 2012, a créé la Oficina de estrategia digital nacional, qui souhaite positionner l’innovation et les technologies numériques au cœur du développement socioéconomique du pays. Dans la même direction, le Mexique a cosigné la constitution d’un « Agenda Digital » les 12 et 13 décembre derniers avec le Chili, le Pérou et la Colombie, tous réunis au sein de l’Alliance du Pacifique, afin d’élaborer une stratégie numérique répondant aux défis d’une « nouvelle économie » qui se doit d’être inclusive et ainsi ne marginaliser aucune personne ou entreprise dans la croissance qu’elle appelle. Et ces dynamiques sont d’autant plus soutenues par les grands organismes transaméricains, inscrits dans une dynamique économique libérale, que le Mexique serait un territoire propice à une implantation massive et durable du crowdfunding.

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Semaine nationale de l’entrepreneuriat au Mexique, 3-8 octobre 2016.

Source : http://www.gob.mx/mexicodigital/galerias/semana-nacional-del-emprendedor-panel-tech-tour-innovacion-con-datos?idiom=es

Un terreau propice à une installation durable du crowdfunding au Mexique

Un rapport allant en ce sens a récemment été publié par le FOMIN (BID) : « Crowdfunding en México : Cómo el poder de las tecnologías digitales está transformando la innovación, el emprendimiento y la inclusión económica », 2014, 116 p. Dans la logique de leur affiliation, ses auteurs montrent comment le crowdfunding peut être un levier pour aider les plus pauvres à développer une activité économique (type PME), en palliant au désengagement du système bancaire. Ainsi, les plateformes de financement participatif sont considérées comme un moyen d’accès à un premier capital, et donc comme un outil important de développement socioéconomique local :

« Le crowdfunding a la capacité d’impulser l’innovation, de créer des emplois, de diversifier l’activité économique et de contribuer à la réduction de l’inégalité des revenus pour améliorer l’accès au capital disponible et créer un pont couvrant le fossé qui existe entre la demande de financement et l’offre de capital pour les entrepreneurs et les micro et moyennes entreprises au Mexique ».

Cette question de la défaillance du système bancaire dans l’économie du pays a été centrale dans la totalité de nos entretiens, et explique en partie la croissance massive du crowdlending et du crowdequity au Mexique. En effet, trois éléments allant en ce sens ont été soulignés par les acteurs locaux, qu’un rapport du service économique régional de l’ambassade de France au Mexique corrobore largement. Il s’agit, premièrement, de la faible pénétration du crédit bancaire dans le pays. En effet, comme le pointe le rapport, « le Mexique se classe parmi les derniers pays d’Amérique latine en la matière ». D’après la Banque mondiale, précise-t-il, « les financements domestiques au secteur privé représentaient 31,4 % du PIB en 2014, tandis qu’ils ressortent à 52,7 % du PIB en Colombie, 69,1 % du PIB au Brésil et 109,4 % du PIB au Chili ». Au premier trimestre 2015, les crédits bancaires aux PME et microentreprises ne représenteraient alors « que 2,1 % du PIB contre 6,4 % du PIB pour les crédits des grandes entreprises ».

Deuxièmement, le pays connaît un grand déficit d’inclusion financière de la population, avec « une part importante de la population [qui] demeure privée de tout accès aux services et produits bancaires ». Federico Arellano, CEO de MiCochinito, plateforme de crowdfunding entrepreneurial, solidaire et culturel, nous a par exemple expliqué le travail de fond important qu’il a entrepris pour rendre le système du crowdfunding accessible à tous, y compris les régions les plus reculées du pays. À l’instar de ce qui est montré dans le rapport, celui-ci rappelait le très faible nombre de points d’accès à des services bancaires à l’échelle nationale, avec « 1,45 agence bancaire pour 10 000 adultes, contre 3,77 au Guatemala, 4,73 au Brésil et 6,97 au Pérou ». Ainsi, seulement « 36% des municipalités du pays ne comptent aucun accès à quelque service financier que ce soit (agences bancaires, distributeurs automatiques, correspondants bancaires), les correspondants bancaires étant majoritairement implantés en zones urbaines ».

Enfin, troisièmement, le dynamisme du crowdlending et du crowdequity au Mexique peut s’expliquer par la très forte concentration du secteur bancaire. En effet, celui-ci ne repose que sur sept acteurs détenant 80 % des actifs du pays, avec un seul établissement mexicain (les trois premiers étant respectivement espagnols – BBVA Bancomer et Santander, avec respectivement 21,5 % et 14,3 % des actifs – et états-unien – Banamex Citigroup, 15,1% des actifs –), et se permet donc d’appliquer des taux d’emprunts très élevés qui laissent une majorité de la population à la marge du système bancaire, y compris les entrepreneurs qui en ont le plus besoin au moment de la levée de fonds dans la création de leur entreprise.

Pour terminer, relevons que le rapport du FOMIN appuie une des hypothèses de départ de la perspective internationale de ce projet de recherche, à savoir le fait que le crowdfunding ne serait pas totalement nouveau et ne viendrait que se substituer à d’autres formes de financements collectifs traditionnels. Ainsi, un des éléments intéressants du rapport montre que le crowdfunding s’ancre dans des pratiques plus anciennes, laissant les auteurs du rapport enthousiastes quant à son implantation à long terme. Le contexte culturel y joue un rôle important, et se montre plutôt favorable à la philosophie du crowdfunding.

Le premier point relevé à ce propos porte sur le système très développé des remesas, que nous pourrions définir comme des envois de fond de la part des travailleurs émigrés (pour la plupart aux USA) à leurs familles restées au pays. Il s’agit-là d’un phénomène massif en Amérique latine, particulièrement au Mexique. En effet, il est le plus grand bénéficiaire de remesas de toute l’Amérique latine, avec 22 milliards de dollars en 2012, environ 100 millions de plus que le reste de l’Amérique centrale et du sud réunies. Au total, les remesas représentent plus de 2 % du PIB mexicain. Bien que la majorité des remesas arrivent en petites quantités pour soutenir les dépenses de premières nécessités des membres de la famille, elles peuvent être envoyées à des fins productives ou d’investissement. Par ses faibles coûts de transfert, le crowdfunding pourrait prendre une place importante dans ce système.

Mais d’autres éléments ancrés dans le contexte culturel mexicain participeraient à une bonne implantation locale du crowdfunding :

– Les forts liens familiaux : 33 % des petites entreprises lancées au Mexique ont été financées par des prêts familiaux.

– Les habitudes d’action collective : « la prolifération d’actions collectives pour atteindre des objectifs communs est un indice de la bonne disposition culturelle pour l’adoption du CF ». Par exemple, dans la tradition des fêtes des 15 ans (appelée Quinceañera ou Quince Años), représentant le passage du statut de « jeune fille » à celui de « femme », toute la famille contribue à financer la fête en participant à une collecte. La coutume des tandas (la tanda est une forme de prêt à court terme sans intérêt entre amis – comparable à la tontine dans les pays africains), est un autre exemple d’action collective qui prévaut dans la culture mexicaine, démontrant une forte connexion avec le crowdfunding (et pourrait même être considéré comme un mode de crowdfunding en soit).

– La collaboration à travers les institutions religieuses, très présentes en Amérique latine et notamment au Mexique (83 % des Mexicains pratiquent la religion catholique), qui contribuent à enrichir le tissu social et le sentiment communautaire, renforçant la volonté sous-jacente des personnes pour se soutenir mutuellement.

Les personnes entretenues, pour la plupart à la tête des principales plateformes de financement participatif du pays, n’ont pas insisté sur cette caractéristique culturelle comme terreau propice à l’implantation du crowdfunding au Mexique (tout en le reconnaissant lorsque nous posions la question). Cela est en grande partie dû, nous semble-t-il, au groupe d’appartenance sociale des individus interrogés. Pour la plupart issues des élites économiques de la capitale ayant fréquenté les plus grandes universités nationales et internationales (États-Unis, Suisse, France), ce type de pratiques, considérées comme « folkloriques », leur est relativement – voire totalement – étranger. Elles ne le considèrent donc pas comme une modalité à prendre en compte dans le développement de leur activité.

***

CONCLUSION 

En guise de conclusion, nous pourrions souligner quatre points constituant une synthèse des diverses observations faites au cours de cette enquête sur le financement participatif en Argentine et au Mexique.

– Dans les deux pays, les plateformes travaillent main dans la main avec les institutions publiques, tant pour « éduquer » les gens à l’usage du crowdfunding, que pour encourager sa connaissance et reconnaissance, notamment au niveau législatif. En effet, des projets de lois sur la régulation des pratiques de financement, mais surtout d’investissement et de prêt participatifs y sont en cours. Le Mexique est actuellement au cœur de ce processus. Un projet de loi concernant la FinTech a été déposé le 8 septembre 2016 par la CNBV (Comisión Nacional Bancaria y de Valores) à travers un mandat direct du secrétariat des finances et du crédit public. Le but est, notamment, d’encadrer et mieux contrôler les pratiques, notamment financières, du crowdfunding et les risques qui leur sont liées, à l’image des législations mises en place aux États-Unis, en Espagne, en Allemagne et en France, qui s’accordent toutes sur l’établissement d’un plafond maximal d’investissement.

– Dans la même direction, les acteurs travaillent à l’amélioration de la confiance envers les plateformes de crowdfunding. Les dispositifs législatifs ne sont qu’une des manières pour y parvenir et éviter, par exemple, la disparition d’un porteur de projet avec les fonds récoltés sur une plateforme de don (comme ce fut le cas avec « Foodies » sur Fondeadora, projet de livraison de nourriture à domicile, dont l’initiateur s’est volatilisé avec plus de 43 000€). Surtout, en plus de donner un cadre juridique, la mise en place d’une loi s’accompagne d’un traitement médiatique important qui participe à la promotion et à la légitimation de ce type de pratiques. Enfin, la création au Mexique d’une association telle que l’AFICO, regroupant les principaux acteurs du secteur, avec adhésion à une charte éthique, va dans le sens de l’amélioration de la confiance.

– Une des autres caractéristiques des marchés argentins et mexicains est la consolidation massive du financement participatif de don autour d’un acteur (souvent historique) principal, qui se fait en parallèle d’une intense diversification de l’écosystème avec l’émergence de nombreuses plateformes de lending et d’equity très récentes, dans des secteurs toujours plus spécialisés (investissements dans des projets immobiliers ou des entreprises « innovantes »), en particulier au Mexique. Il semble donc y avoir un recul de l’investissement dans le crowdfunding culturel, impact direct de la réorientation des pratiques des usagers vers le prêt et l’investissement, qui, contrairement au modèle précédent, rapporte via les intérêts ou l’actionnariat.

– Enfin, il convient de relever en dernière instance que le développement du crowdfunding dans une logique capitaliste, où la rentabilité devient progressivement le maître mot d’un secteur encore en attente de stabilité, peut être contrebalancé par l’émergence d’une perspective sociale et solidaire à travers des plateformes promouvant la philanthropie (HipGive) ou soutenant les projets et programmes sociaux d’ONG (Sumá Fraternidad) sur l’ensemble du continent américain. Toujours est-il que les pouvoirs publics, les plateformes de crowdfunding et les institutions financières sont fortement engagés dans le développement de la pratique du financement participatif. Ainsi, au Mexique, le « Dia del crowdfunding» (Jour du crowdfunding, le 5 octobre 2016) créé par le FOMIN et la BID, illustre cette dynamique. Cet événement au niveau national a déployé des ressources importantes pour réunir les différents acteurs et renforcer la démarche éducative vis-à-vis de la population, des entrepreneurs et des PME de tous les secteurs. Les efforts du secteur public et privé pour impulser le crowdfunding de façon légale et exponentielle sont de plus en plus évidents et ils répondent, selon les personnes interviewées, aux besoins d’accès au financement de ceux qui n’ont pas accès aux financements bancaires jusque-là « traditionnels ».

1 Patrice Martin-Lalande (président) et Michel Vauzelle (rapporteur), « Renforcer la réflexion et la coopération politique avec l’Amérique Latine face à la mondialisation », Rapport d’information nº 3866, Commission des affaires étrangères, juillet 2016.

2 Raúl Katz, El ecosistema y la economía digital en América Latina, CAF  – Banco de Desarollo de América Latina, CEPAL, cet.la, Fundación Telefónica, 2015, 399 p.

3 Les utilisateurs d’internet sont compris ici comme l’ensemble des personnes qui ont utilisé le service internet, indépendamment de leur lieu et type d’accès dans une période donnée.

4 BA Móvil = Haut-débit mobile (BAM) ; BA Fija = Haut-débit fixe (BAF) ; ALC = Amérique latine et Caraïbes.

5 « 2015CF, The Crowdfunding Industry Report » Massolution, 2015.

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