Rapport mission Ethiopie (juin 2016)

L’objectif de cette mission a été de récolter des données qualitatives et quantitatives sur les acteurs et les usages de dispositifs de financement participatif en Éthiopie. Rédigé par Jacob Matthews


LES CHERCHEURS : 
Jacob Matthews, enseignant-chercheur en S.I.C., Cemti, université Paris 8
Saleh Adam, diplômé de sciences politiques, accompagnateur linguistique et logistique
LE LIEU : 
 Addis Abeba, Ethiopie
 7-14 juin 2016

1. Résumé de la mission et des enquêtes effectuées sur place

L’objectif de cette mission a été de récolter des données qualitatives et quantitatives sur les acteurs et les usages de dispositifs de financement participatif en Éthiopie, en allant à la rencontre de 3 catégories d’acteurs :
A. Entrepreneurs et travailleurs culturels / créatifs « porteurs de projets » ayant utilisé des dispositifs de levée de fonds (vernaculaires ou reposant sur l’intermédiation numérique) ou prévoyant de le faire dans un futur proche ;
B. Chercheurs universitaires éthiopiens spécialisés dans la thématique du financement participatif et plus largement celle des plateformes web / médias « sociaux » ;
C. Représentants d’institutions publiques nationales ou étrangères présentes en Ethiopie concernées par la thématique du financement participatif.

La mission a permis de disposer de 6 jours et demi de présence sur place, exclusivement dans la capitale du pays, Addis Ababa. L’entretien semi-directif a été la principale méthode d’enquête employée.
Dans la catégorie A nous avons interviewé les personnes suivantes :

  • Getnet Assefa, directeur d’Icoglabs, laboratoire de recherche privée spécialisée dans l’intelligence artificielle
  • Tomas Belay et Aster Woudineh, porteurs du projet Bete Dekik, résidence pour ethiopie-1chercheurs en lettres, arts, sciences humaines et sociales.
  • Abdissa Bencha, travailleur informatique freelance et porteur d’un projet de développement socio-culturel dans la région d’Oromia et actif dans le champ de l’édition littéraire.
  • Benjamin Beranhue, directeur de Homeland Tours, proposant des circuits culturels et touristiques dans la région des Lalibela Mountains, porteur d’un projet via la plateforme Ulule intégrant une dimension de développement socio-économique dans la région susmentionnée.
  • Khebbour Ghenna, directeur d’Initiative Africa, agence d’accompagnement de projets culturels, entrepreneuriaux et humanitaires et directeur du festival de film documentaire d’Addis Ababa.
  • Seminas Hadera, directeur de l’agence de publicité Systron Advertising et co-porteur d’un projet photographique dans la région des Simien Mountains.
  • Phillip Schütz, photographe et co-porteur d’un projet photographique dans la région des Simien Mountains.

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  • Bruktawit Tigabu, directrice de Whiz Kids Workshop, entreprise spécialisée dans la production de contenus pédagogiques audiovisuels, porteuse d’un projet de construction de bibliothèques scolaires via la plateforme HigherCircle (entretien en attente).

Dans la catégorie B nous avons interviewé :

  • Asemahagn Aseres, enseignant au School of Journalism de l’université d’Addis Ababa.
    Ahmed Hassen, directeur de l’Institute of Ethiopian Studies de l’université d’Addis Ababa.ethiopie3
  • Ato Elias Worku, enseignant au School of Journalism de l’université d’Addis Ababa.

Dans la catégorie C nous avons interveiwé :

  • Chernet Tilahun, directeur de « destination development » de l’Ethiopian Tourism Organisation, rattaché au  Ministry for Culture and Tourism.
  • Pauline Lecointe, attachée de coopération à l’ambassade de France en Éthiopie.

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Ces entretiens ont été complétés par des observations et discussions informelles, notamment dans le cadre d’un dîner en compagnie de M. Hussein Sayed, directeur de l’entreprise Royal Tour Operation & Travel Agency chargée d’assurer nos transports sur place.

 

2. Compte-rendu des principaux éléments recueillis durant la mission (en attente de la retranscription complète des entretiens et de l’analyse) :

A. Éléments de contextualisation

Le chercheur européen est d’abord frappé par les spécificités de l’histoire socio-politique de l’Éthiopie et de sa situation présente. Souvent présenté comme l’un des pays les plus dynamiques de l’Afrique sub-saharienne, il ne peut guère être appréhendé comme un cas représentatif de cet ensemble plus vaste. Son histoire de nation ayant largement échappé à la colonisation, ses propres cultures diverses et anciennes, son positionnement au carrefour de civilisations (judaïque, chrétienne, européenne et arabo-musulmane), ethiopie5ainsi que son histoire récente mouvementée en font une entité difficile à cerner – et ce d’autant plus si on s’y aventure avec la présomption de trouver là quelque exemple emblématique d’une Afrique fût-elle « orientale », « en développement » ou « autoritaire ».

Pour mieux cerner la situation présente, sur les plans socio-politique et socio-économique, il est nécessaire de remonter au moins aux contradictions du mouvement révolutionnaire qui renversa du régime impérial de Hailé Sellasié Ier en 1974 (avant d’être repris en main par le « Dergue » à partir de 1976-77). Le régime actuel se réclame de ce projet politique unitaire d’émancipation populaire, d’inspiration ouvertement marxiste, tout en reprenant à son compte des traits autoritaires, centralisateurs et nationale-chauvinistes de l’Empire. Durant notre séjour nous avons par exemple été frappés par le consentement relatif qui entourait les exactions alors commises (dans des proportions discutables et discutées, mais non niées de part et d’autre) contre des opposants à l’extension urbaine d’Addis Ababa vers des zones agricoles situées au sud est, habitées par des membres de l’ethnie Oromo. Pour nombre de nos interlocuteurs, sympathisants du régime ou plus critiques, ces manifestations répressives constituaient en quelque sorte l’un des prix à payer au sein d’un paquet plus large de mesures garantissant le développement et l’indépendance nationale de l’Éthiopie sur les plans militaire, diplomatique, économique.

Les conditions d’organisation des dernières élections législatives et l’affaiblissement progressif des différents groupes politiques de l’opposition sont d’autres contingences reconnues. L’État fort est en effet représenté par la plupart de nos interviewés comme un mal nécessaire. L’importance du secteur public, le niveau de contrôle (des flux monétaires notamment) et de réglementation (en matière fiscale et par rapport à la création d’entreprises privées dans certains secteurs) permettraient de limiter l’emprise du capital étranger au sein de l’appareil productif agricole et industriel, tout en assurant une redistribution sociale des richesses nettement plus égalitaire que dans d’autres pays de la région. Néanmoins, cette force n’est pas perçue comme allant systématiquement de paire avec une efficacité optimale. Ainsi, un représentant du Ministère du tourisme a ouvertement reconnu que, s’agissant des industries culturelles, de l’informatique (et d’autres secteurs pourtant mis en avant dans les discours institutionnels), l’État faisait face à un manque criant d’indicateurs statistiques fiables.

ethiopie6D’un point de vue géo-stratégique, le positionnement de l’Éthiopie est intéressante, avec une forte présence diplomatique des États-Unis, mais des liens de plus en plus étroits avec la République Populaire de Chine (« Nous sommes sans doute le pays le plus leftist de toute l’Afrique ; nous nous entendons bien avec la Chine du fait de cette proximité idéologique », nous confia Hussein Sayed, ancien militant communiste reconverti en patron d’entreprise de tourisme). Il est à noter qu’Addis Ababa abrite le siège de l’Union africaine et constitue de ce fait une plaque tournante diplomatique pour l’ensemble du continent.

Nous avons constaté parmi nos interlocuteurs au moins trois positionnements face à la situation politique du pays. Premièrement, on rencontre l’expression d’un soutien ferme malgré certaines réserves spécifiques ; ainsi plusieurs répondants soulignent que derrière des statistiques économiques encourageantes (croissance du PIB) de nombreux indicateurs restent dans le rouge (balance commerciale, dettes publique et privée). Sont également évoquées la perspective de fortes tensions sociales (en lien avec le taux de natalité élevé), notamment autour de la question du logement, ainsi que d’importantes lacunes dans la planification économique et les politiques publiques (par exemple en direction de la formation professionnelle d’ingénieurs, de personnel d’encadrement dans le secteur tertiaire et, pour ce qui nous concerne, dans les filières des industries culturelles ou « créatives »).

L’inefficacité des mesures politiques prises face à la dépendance croissante aux importations agroalimentaires fut également mentionnée. Deuxièmement, chez certains de nos interlocuteurs, on sent poindre une critique plus frontale du régime, en particulier concernant les différents conflits qui opposent l’Éthiopie et ses périphéries internes et externes (ethnies minoritaires, Érythrée, Somalie, Soudan). Pour certains, le lien est définitivement rompu avec les ambitions révolutionnaires des années 1970, bien qu’ils n’envisagent pas l’option d’un exil (qui serait, pour plusieurs d’entre eux un second départ de leur patrie). Malgré leur opposition latente, ils se conçoivent comme faisant durablement partie de la société éthiopienne – même s’ils se positionnent dans une marges – ce qui nuance la vision d’un autoritarisme plombant : compromis et cohabitations sont manifestement possibles (comme dans le cas du projet de résidence de chercheurs, totalement indépendant des institutions publiques d’enseignement supérieur et de recherche).

Les propos d’une représentante de l’ambassade de France rencontrée lors de cet échange font écho à la position de cette catégorie : après avoir soupçonné au début de notre entrevue que M. Adam fût un « accompagnateur » attribué par le gouvernement éthiopien, elle finit par peindre un tableau plutôt approbateur de la position libérale du gouvernement actuel vis-à-vis du cercle de travailleurs culturels qu’elle fréquente en tant qu’attachée de coopération (et qui bénéficie pour une part d’entre eux de liens avec d’autres ambassades occidentales, à commencer par celui des États-Unis) ; cet échange eut le mérite d’illustrer les ambivalences d’une ingérence étatique qui semble en tout cas nettement plus relâchée dans le champ culturel que dans d’autres domaines plus stratégiques (agriculture, énergie, infrastructures de transport, etc.).

Enfin, un dernier groupe se distingue par son silence laudateur ou son refus net de commenter les évolutions de la situation socio-politique depuis le début des années 1990 ; c’est en particulier le cas d’universitaires rencontrés, qui semblaient typiquement peu empressés de « mordre la main qui les nourrit ». S’agissant de nos recherches sur les plateformes web liées aux filières des industries culturelles, ces éléments d’ordre contextuel nous conduisent à formuler trois remarques.

Premièrement, il convient de rappeler la faible implantation d’Internet au sein de la population éthiopienne dans son ensemble1. La question des stratégies d’implantation de plateformes web (endogènes ou exogènes) et celle des usages de ces plateformes concernent donc en premier lieu des membres de la classe capitaliste et/ou d’encadrement locales, des expatriés occidentaux présents en Éthiopie, ainsi que de membres de classes dominées souvent récemment urbanisés.

A cet égard, l’échantillon de personnes rencontrées ne saurait être représentatif de la population éthiopienne dans son ensemble et encore moins d’un « panel » d’africains sub-sahariens moyens, et notre enquête n’avait évidemment pas cet objectif illusoire. De plus, parler d’acteurs des industries culturelles ou « créatives » pose problème : comment associer à la fois une entrepreneuse lauréate du prix Rolex comme Bruktawit Tigabu, des musiciens et danseurs rencontrés dans un club libanais, un travailleur informatique freelance par ailleurs investi dans la filière de l’édition littéraire ou encore un concepteur de circuits touristiques actif dans la défense de cultures autochtones) ? Il est clair qu’a posteriori, les spécificités socio-politiques et socio-économiques de ce terrain interrogent, du point de vue de l’usage que nous pourrons faire des élément recueillis, dans le cadre de cette recherche collective. Cette première remarque vaut pour invitation à échanges entre membres de l’équipe (en particulier tâche 2).

Deuxièmement, même au sein du groupe étudié (hormis quelques exceptions notables), le rapport au « financement participatif » est conditionné par des dispositions culturelles qui font que la chose est observée avec ce que Richard Hoggart a appelé une « attention oblique ». Elle semble représenter une anomalie à la fois par rapport aux systèmes de financement publics mis en place depuis le milieu des années 1970 (fussent-ils à bien des égards encore aujourd’hui insuffisants par rapport aux besoins sociaux existants sur l’ensemble du territoire), et par rapport aux dispositifs d’entraide vernaculaires. Il en sera question plus bas, au vu notamment de leurs extensions via l’opérateur public de télécommunications mobiles mais précisons d’emblée que les ressorts du fameux don/contre-don sont dans ce pays encore très fortement entretenus, notamment au sein d’ethnies ou de communautés parfois éclatées sur un territoire vaste (et bien au-delà des frontières nationales). De ce fait, des systèmes de « financement participatif » existent de facto depuis très longtemps, mais dont les logiques sont difficilement transférables à des plateformes web telles que nous les connaissons.

Troisièmement, les dispositifs réglementaires étatiques (flux bancaires/monétaires internationaux entre autres – nous y reviendrons – et contrôle de la mise en place d’entreprises dans certains secteurs) ont vraisemblablement contrarié à la fois les stratégies d’implantation de plateformes web (endogènes ou exogènes) ainsi que les usages de plateformes étrangères, plus particulièrement en ce qui concerne le transfert de fonds depuis ou vers des comptes bancaires basés en Éthiopie. Nos entretiens ont mis en lumière des tactiques de court-circuitage employés de part et d’autre, mais le cadre réglementaire demeure un frein puissant, pour le pire et pour le meilleur.

B. TICN et développement socio-économique ; interventions nationales et internationales

D’après les informations recueillies sur place, la production énergétique (hydro-électrique), l’agriculture, l’exploitation minière et le BTP constituent les secteurs fers de lance de l’économie éthiopienne. A ceux là, sans doute convient-il d’ajouter le commerceethiopie7 (de gros et de détail) qui semble occuper une partie non négligeable de la population active, fût-ce au travers d’échanges échappant partiellement au contrôle des services fiscaux de l’État. L’éventualité d’un gonflement artificiel du PIB, provenant notamment d’imprudents et importants investissements publics et étrangers (Chine, pays arabes, Union Européenne, notamment) a été évoqué à plusieurs reprises, au même titre que le problème conjoint de l’endettement. Au-delà de ces contingences externes, le développement socio-économique présent est dans une large mesure déterminé par les politiques monétaire et douanière de l’État ainsi que par la présence et l’action publique entreprise dans une variété de secteurs.

D’après nos différents interlocuteurs, celui des télécommunications (et par ricochet les diverses applications des TICN) joue un rôle de plus en plus crucial ; les stratégies de l’opérateur public Ethio Telecom (en situation de monopole) ont donc suscité un nombre important de commentaires, chacun reconnaissant la nécessité vitale et croissante des réseaux de communication numériques pour l’infrastructure socio-économique actuelle. En plus de ses branches mobile et terrestre, Ethio Telecom est en charge de l’enregistrement et de la gestion du domaine de premier niveau national internet du pays (.et). D’après plusieurs ONG occidentales l’opérateur public se livrerait à des opérations de filtrage et de censure de sites Internet (notamment de contenus critiques vis-à-vis du régime, de blogs et sites animés par des membres de la diaspora), tandis que d’autres ont récemment dénoncé les  accords commerciaux liant le gouvernement (et  Ethio Telecom) à la société italienne Hacking Team, pourvoyeuse de programmes de cyber-surveillance et de formation des personnels utilisateurs de ces derniers.

Plusieurs de nos interlocuteurs se sont efforcé de minimiser la portée de ces activités, d’abord en relativisant leur importance comparativement aux techniques de surveillance existant dans les pays occidentaux eux-mêmes, et soulignant l’intérêt qu’il y aurait à contrôler les agissements d’ONG étrangères susceptibles de menacer l’indépendance nationale et le développement socio-économique du pays. Il ne nous semble pas pertinent de nous prononcer sur l’étendue ou les justifications éventuelles du contrôle de l’Internet par l’opérateur public mais pour avoir nous mêmes expérimenté le blocage de certains contenus (toutefois aisément contournable par l’usage de VPN ou du navigateur Tor), ce facteur et ses répercussions sur le développement des TICN en Éthiopie ne saurait être nié.

Les lacunes en matière d’approvisionnement énergétique (coupures de courant régulières, que nous avons également expérimenté) constitue un autre facteur à prendre en considération. Ils obligent de nombreuses acteurs à s’équiper de générateurs de secours, tandis que le réseau de fibre optique reste soumis à de fréquents dommages (imputables en partie aux très nombreux chantiers de démolition et de construction, souvent conduits de manière désordonnée). Le réseau de télécommunication terrestre semble satisfaisant d’après notre propre expérience sur place ainsi que les dires de nos interlocuteurs, mais il reste encore peu développé dans de nombreuses zones rurales. La couverture mobile s’est largement étendue au cours des dix dernières années, mais avec d’évidentes limites pour la transmissions de données mobiles (3G et 4G), notamment hors des grandes villes – et ce malgré des progrès notables du fait de la collaboration avec l’entreprise chinoise Huawei.

Ces éléments permettent de mieux cerner le contexte dans lequel s’inscrit l’évolution présente des TICN en Éthiopie. Il convient par ailleurs de préciser que le développement en termes de production de contenus et applications web endogènes a été freiné par le difficultés d’usage des langues nationales et le soutien relativement récent de l’État aux programmes Visual Geez et Power Geez permettant d’écrire sur ordinateur dans l’alphabet utilisé pour la langue Amharique (bien que ces deux formats aient été mis au point il y a une trentaine d’années). Le développement d’une « filière numérique » endogène a également été limitée par la forte présence des grandes opérateurs occidentaux de l’Internet, ces derniers concevant l’apport de travailleurs informatiques éthiopiens souvent uniquement en termes d’exécution et de sous-traitance peu qualifiée d’après nos différents interlocuteurs. Ainsi, malgré ses ambitions de conception et d’exportation d’un « enseignant virtuel », le fondateur d’un laboratoire privé d’intelligence artificielle rencontré à Addis Ababa dut reconnaître que pour l’heure son entreprise était surtout dépendant de tâches de sous-traitance dans le domaine de la comptabilité automatisée, pour le compte d’entreprises américaines et australiennes. Comme plusieurs autres personnes interviewées, cet interlocuteur fit montre d’une admiration sans borne pour les discours évangélisateurs de Google ou de la Singularity University de San Francisco, où il avait lui-même suivi une formation de six mois en 2013, assistant notamment à des cours de Raymond Kurzweil et de Larry Page.

ethiopie8A cette forte présence idéologique d’apologistes du web qu’on ne s’attendait pas initialement à retrouver sur ce terrain, s’ajoutent les efforts déployés par diverses officies occidentales, comme l’ambassade des États-Unis qui propose des MOOCS et autres formations en direction de travailleurs informatiques, producteurs de contenus (graphiques/web, écrit et audiovisuel journalistiques). Associant de grandes entreprises occidentales du secteur comme Facebook et Google, pratiquant une politique tarifaire inclusive, ces initiatives nous paraissent aller dans le sens d’un formatage des stratégies et pratiques des TICN dont il sera intéressant d’observer les effets à moyen terme, alors que se développe incontestablement un groupe de jeunes citadins de plus en plus computer literate.

C. Usages des plateformes web ; production et financement collaboratifs

Il est à noter que s’agissant du crowdfunding et du crowdsourcing culturels, la situation en Éthiopie se trouve encore à un état de balbutiement. Nous avons sans doute rencontré – ouethiopie9 en tout cas identifié dans le cadre de cette mission – la majorité des acteurs locaux ayant utilisé des plateformes web afin de financer des projets « créatifs » (toutes européennes ou nord américaines : Kickstarter, Indiegogo, Ulule, Goteo, HigherCircle, Wefund…). Il n’existe à ce jour aucune plateforme de financement participatif basée en Ethiopie ni non plus de site appartenant à des membres de la diaspora ou spécifiquement actif en direction de celle-ci. Une Si plusieurs campagnes informelles de levée de fonds ont employé la plateforme endogène Diretube, il s’agit là d’un site d’hébergement de vidéos et le financement participatif ne semble pas figurer parmi les stratégies de développement de celui-ci. Une direction de recherche à poursuivre est celui des usages de plateformes de « réseaux sociaux » par des travailleurs culturels et « créatifs » éthiopiens, notamment l’importance croissante de Facebook pour des producteurs issus de champs assez divers (arts plastiques, musique, textile et mode, théâtre, cirque…) à la recherche de sources de financement individuels et institutionnels – phénomène dont nous n’avions pas mesuré l’importance avant la mission et qui nous a notamment été signalé durant les derniers jours de celle-ci lors de l’entretien réalisé avec une représentante de l’ambassade de France active dans certains cercles artistiques de la capitale.

Comme nous l’avons signalé plus haut, la faible implantation d’Internet, l’équipement également infime en matière de cartes de paiement bancaires internationales, ainsi que les restrictions étatiques des transactions monétaires constituent trois « handicaps » pour le financement participatif tel que nous le connaissons en Occident. De plus, subsiste chez de nombreux éthiopiens – y compris parmi les membres de groupes urbains et jeunes rencontrés – l’écueil de la confiance vis-à-vis des échanges numériques ainsi qu’une certaine méfiance d’initiatives occidentales – européennes notamment – censés apporter des bienfaits à la population éthiopienne ( ce qui peut sans doute être en partie expliquée par les événements subis au cours des années 1930). Enfin, du point de vue de l’absence de plateformes endogènes, on peut se demander si la faiblesse numérique de la main-d’œuvre spécialisée (entrepreneurs, programmateurs et autres personnels technico-artistiques indispensables à la mise en place de plateformes endogènes) n’explique pas aussi le « retard » de l’Éthiopie dans ce domaine, même si la formation de ces personnels semble désormais être en augmentation.

Toutefois, il serait peu scrupuleux de notre part de passer à côté des systèmes d’entraide vernaculaires existants et de sous-estimer la capacité de jonction entre ces derniers et les TICN, notamment la téléphonie mobile. Il sera nécessaire d’approfondir dans le cadre des recherches collectives sur l’ensemble Afrique subsaharienne la question de la portée éthico-philosophique de ces dispositifs anciens, car ce point est souvent incompris en Occident (comme l’ont bien montré nos échanges avec Tomas Belay et Aster Woudineh). En effet, bien que le secteur financier éthiopien soit peu développé (ou peut-être volontairement maintenu sous une forme plus facilement contrôlable par l’État, malgré le manque à gagner fiscal induit par l’économie informelle), ce pays possède une tradition très riche de sociétés d’assurance et d’associations de crédit communautaire.

Ces dispositifs, appelés « iquib » ou « idir » fournissent des sources de crédit et d’assurance en dehors de l’économie officielle mais fortement enracinés au sein de la société. Une étude de 1995 estimait que le volume financier total des « iquib » avoisinait 10 % du PIB. Bien que ces systèmes soient plus typiquement employés pour le financement de mariages, de construction de logements ou encore de création d’entreprises (hors des industries « créatives ») plusieurs interlocuteurs ont évoqué l’émergence d’usages dans les filières du textile et de la mode ou encore dans celui de l’édition.

ethiopie10Sur place nous avons également pu découvrir que les services de transfert d’argent M-Birr et Hellocash, tous deux « labellisés » par Ethio Telecom (donc autorisés par l’État), s’efforçaient désormais d’associer les « iquib » avec leur offre basique via téléphonie mobile (qui développe également l’intermédiation avec des sociétés d’e-commerce ou de recherche d’emplois). Ces développements et leurs déclinaisons sur d’autres territoires visés seront étudiés dans la suite de nos recherches collectives.

 

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